à la Maison-Blanche, Donald Trump a mis en scène une cérémonie officielle au cours de laquelle il a reçu de la part de Maria Corina Machado la médaille du Nobel, comme s’il s’agissait d’un prix réel. Cette scène bizarre semble tout droit sortie d’un délire de roi shakespearien… Devons-nous prendre au sérieux l’hypothèse que Donald Trump est fou ?
Cette scène shakespearienne est en effet l’expression d’un délire, ce qui ne signifie pas pour autant que le président américain est cliniquement psychotique, c’est-à-dire fou.
J’ai vu dans cette cérémonie grotesque le franchissement d’une ligne : sachant qu’il n’aura sans doute jamais le prix qu’il convoite, Donald Trump organise une mise en scène : la remise d’un prix qui ne lui est pas destiné et qui est de fait un semblant. (...)
La vraie question ne devrait donc pas être : « Trump est-il fou ? ou : « De quel type de folie s’agit-il ? » mais plutôt : « Pourquoi les structures politiques, institutionnelles et sociales permettent-elles cette folie ? Pourquoi les institutions américaines et occidentales contribuent-elles à réaliser le délire du président des États-Unis ? »
C’est absolument cela ! Le rapport entre la jouissance et la loi chez Trump est, de ce point de vue, central.
Trump vit dans un monde qu’il fabrique lui-même, un monde qu’il veut identique à son désir de toute puissance et donc de jouissance. Lorsqu’il organise une cérémonie pour se remettre à lui-même un prix Nobel imaginaire, il ne joue pas, il ne plaisante pas : il vit réellement la scène. Trump aime les médailles, le clinquant, les fausses dorures, et il croit que ces signes extérieurs sont l’équivalent d’un vrai titre (...)
Là est son délire visible : un délire des grandeurs fondé sur le culte de son ego ; un délire narcissique d’histrion qui devient d’autant plus dangereux que son entourage s’y soumet.
En 2017, il a été qualifié par les meilleurs psychiatres américains de « mélange de sociopathe, narcissique, sadique, dangereux et incapable de gouverner son pays »… (...)
Pour ceux qui le soutiennent, il est une sorte de diablotin qui s’autorise n’importe quoi. L’infantile, chez lui, fonctionne comme un dispositif de séduction : il désarme, il abaisse le niveau, il transforme la violence politique en spectacle. On rit, on s’étonne, on est effaré. Et pendant ce temps, l’action réelle, elle, est d’une brutalité extrême.
C’est là tout le danger. Cette absence de limites se retrouve dans tous les registres : politique, géopolitique, corporel et sexuel. (...)
Son entourage obéit aux fantasmes de Trump parce qu’il exprime ce que les autres refoulent ou n’osent pas dire, ni même avouer ou penser : il est mal élevé, n’a aucune limite symbolique, il insulte tout le monde, dit des inepties, ment de façon éhontée, fait des plaisanteries grossières (notamment avec les femmes), déraille ou s’agite et ne comprend pas la moindre métaphore : dans son fonctionnement psychique, tout est réduit à une réalité simpliste. (...)
Sa relation à sa mère est problématique. Couverte de bijoux et de vêtements extravagants, elle n’a cessé de vanter ses mérites et l’a préféré aux autres enfants — deux sœurs et deux frères, dont l’aîné est mort d’alcoolisme. Trump a passé son temps à vouloir rivaliser avec son père en termes de fortune accumulée : toujours plus de dollars, des tours et des bâtiments toujours plus hauts, toujours plus de territoires sur ce qu’il appelle son « hémisphère » à propos du Groenland. (...)
L’action politique de Trump nous contraint à vivre dans une réalité bien étrange : celle du délire logique du dirigeant le plus puissant de la planète. (...)
Les dirigeants européens semblent continuer à croire qu’on pourrait « raisonner » Trump, comme s’il s’agissait d’un interlocuteur classique. C’est une erreur qui nous prive d’une possibilité de sursaut historique.
Au contraire, il faut lui poser des interdits avec force. Et il cédera car il ne cède qu’à la puissance — d’où qu’elle vienne et pas seulement à la puissance militaire, dictatoriale ou financière. Le drame, c’est que beaucoup préfèrent céder au délire de Trump, en le croyant le plus fort plutôt que de devenir responsables de leur destin. (...)