Après qu’une dame âgée nous ait gratifié d’une délicieuse scénette au cours de laquelle elle envoyait au diable sa belle-mère (encore plus âgée qu’elle) dont elle doit s’occuper pour les fêtes, la boulangère, tout à l’heure, en aparté, pendant que je passe commande d’un café et d’un pain au chocolat :
: « Ah… Dire tout haut ce que l’on pense tout bas ».
On devine que la boulangère aimerait bien pouvoir en faire autant – car elle en pense des choses, « tout bas ». Je lui réponds qu’avec l’âge, oui, on ne s’embarrasse plus de tant de scrupules. Je l’observe aussi chez moi du reste (je vieillis, voyez-vous !). La langue publique se délie dans la mesure où l’on se fiche un peu de l’effet qu’on produit. Une détente narcissique probablement. « Je vous le dis comme je le pense et si ça ne vous plaît pas, c’est pareil. » Comme si l’écart entre les pensées et la parole diminuait, la censure se relâchait : on ne se sent plus tenu de ménager son public. Il faut, pour se donner ainsi en spectacle sur la petite scène de la vie quotidienne, une dose suffisante de confiance en soi, une disposition à ne pas être affecté plus que de raison par l’autre, les froncements de sourcils, les rictus de désapprobation, les ricanements, les marques d’embarras – quand on vous fait savoir qu’on a un peu honte pour vous !
Certes, parler, c’est toujours dire quelque chose de soi. (...)
Bientôt, il sera peut-être trop tard, et vous devrez apprendre à négocier, distribuer, avec prudence, vos contributions aux conversations de rue et vos engagements dans le monde. Dans une société fasciste où tout le monde surveille tout le monde, on commence par se surveiller soi-même. Les angoisses narcissiques passent au second plan, la méfiance est de mise, et pour de bonnes raisons. Toute relation devient intensément politique. (...)