Malgré l’existence d’un fonds d’indemnisation dédié aux victimes des pesticides, les ouvriers agricoles exposés au chlordécone durant des décennies aux Antilles peinent toujours à se faire reconnaître.
(...) Le pesticide est utilisé aux Antilles depuis 1972 afin de lutter contre le charançon du bananier, l’un des principaux ravageurs des bananiers. Il faut attendre 1993 pour que la France en interdise la vente et l’usage, après épuisement des stocks des exploitants. Les États-Unis l’avaient pourtant déjà proscrit pour sa toxicité en 1977. (...)
« Ça a commencé par des douleurs dans le dos. Puis dans les os. Je ne pouvais plus me déplacer. J’ai vu plusieurs spécialistes. J’ai dû faire une chimio et une greffe de moelle osseuse. Aujourd’hui, je suis en rémission », explique Danielle Sainte-Rose.
Ce n’est que dix ans plus tard, lorsque le scandale du chlordécone fait la Une des grands médias nationaux, qu’au détour d’une réunion publique organisée par le Coaadep, le Collectif des ouvriers agricoles et leurs ayants droit empoisonnés par les pesticides, et en présence d’un médecin de l’Agence régionale de santé (ARS) en Martinique qu’elle comprend que le chlordécone est responsable de sa maladie. (...)
Moins d’une centaine de dossiers en provenance de la Martinique et de la Guadeloupe ont été déposés en 2024, et presque autant en 2023, selon le rapport d’activité 2024 du Fonds d’indemnisation.
« Il faut rappeler qu’on part de loin, prévient Edwige Duclay, chargée de la coordination du plan chlordécone IV. Le fonds a été mis en place en 2020 et tient compte de l’ensemble des victimes de pesticides. Pas uniquement celles du chlordécone. Pour les Antilles, en 2021, nous n’avions que cinq dossiers déposés. Aujourd’hui, pour les deux territoires, entre 2021 et 2025, on dénombre 302 dossiers déposés. 224 accords et déjà 183 personnes qui sont indemnisées. » L’indemnisation est plafonnée à 1 500 euros par mois et varie en fonction de la maladie. (...)
Des chiffres à mettre en rapport avec les résultats de l’étude Kannari, réalisée en 2013 par Santé publique France, la seule grande enquête sur le sujet publiée à ce jour. Cette dernière avait alors démontré que le pesticide était détecté dans le sang de plus de 90 % de la population martiniquaise et guadeloupéenne. (...)
Depuis 2022, les ARS ont mis en place un accompagnement dédié pour celles et ceux qui seraient dans cette situation. (...)
Une communication erratique
Un rappel nécessaire, tant le manque d’information est l’une des premières raisons du faible nombre de dossiers en provenance de la Guadeloupe et de la Martinique. Quelques flyers et affiches existent dans les cabinets de certains médecins, notamment en Martinique, mais rien de plus. Pas d’affichages dans les rues, ni de campagnes télé et radio.
Les associations dénoncent aussi les conditions d’accès au fonds d’indemnisation. (...)
De plus, la recherche n’a pas encore tout dit des maladies liées à ce pesticide particulièrement toxique (...)
Des associations comme le Coaadep tentent de trouver d’autres voies de passage. (...)
Reste à savoir si l’indemnisation est la solution la plus adaptée. « Vu le nombre de cas de cancers et de troubles neurodéveloppementaux aux Antilles, le mieux aurait été une mise à disposition gratuite de tous les moyens de rééducation, de psychomotricité, d’orthophonie ou de psychologie, surtout pour les enfants de 3 à 4 ans, estime Josiane Jos-Pelage. Il faut parfois attendre plus d’un an pour un rendez-vous dans un centre d’action médicosociale. Nous sommes débordés. Combler cette carence serait plus utile que d’offrir des rentes individuelles au cas par cas. »