Chloé Gerbier, cofondatrice du collectif Terres de luttes, est une cheville ouvrière du mouvement écologiste. Portrait d’une activiste qui se méfie de la « mise en avant militante ».
(...) L’activiste écologiste de 28 ans veut nous convaincre des limites et des dangers de la « mise en avant militante ».
Argument 1 — « Un mouvement peut potentiellement avoir du mal à subsister si ses membres mis en avant sont ciblés par la répression ou se fatiguent. Si on a quelques piliers irremplaçables plutôt qu’un socle avec une multitude de personnes, on est forcément sur quelque chose de plus fragile. »
Argument 2 — « Mettre un individu en avant, c’est aussi d’une certaine façon invisibiliser, ou juste donner moins de visibilité à la masse derrière. »
Argument 3 — « Les personnes mises en avant sont souvent des militantes ou militants politiquement corrects et lissés. J’ai peur que ce type de choix consiste à catégoriser les “bons” militants d’un côté et, de l’autre, ceux qu’il vaut mieux ne pas médiatiser. »
Ceci étant dit, elle est « d’accord » pour que nous fassions ce portrait sur elle. Mais à ses conditions. Elle ne parlera « pas trop » d’elle et mettra l’accent « sur les luttes ». Le reste, c’est-à-dire la manière de retranscrire son histoire, est entre nos mains. Et ça ne la rassure pas (...)
Son objectif : créer des synergies entre les nombreux collectifs locaux, « plus incarnés », qui luttent « contre des projets inutiles et imposés, symptomatiques de politiques destructrices ». Elle leur apporte l’« outillage » nécessaire pour organiser des journées de mobilisation, communiquer ou lancer des recours. Un panel de compétences indispensables pour remporter des victoires. « Aujourd’hui, on trouve tous les mois des luttes gagnées à mettre dans notre newsletter », se réjouit-elle. (...)
Ces combats les opposent à des adversaires aussi puissants que l’État et son ministre de l’Intérieur, qui les qualifie d’« écoterroristes », ou de grandes entreprises comme le groupe pharmaceutique Pierre Fabre et le cimentier Lafarge-Holcim.
Mais cette résolution a son corollaire pour les militants : une vie sous la menace répressive, le risque d’être épié par la police. C’est ce qui est arrivé aux opposants à Cigéo, le centre d’enfouissement de déchets radioactifs prévu à côté du village de Bure, dans la Meuse. (...)
Dans cette atmosphère, prudence est mère de sûreté. Qui sait qui pourrait lire cet article ? Elle se raidit quand on s’approche pour photographier les livres dans la bibliothèque. Il ne faut pas prendre en photo les livres. C’est ce que font les flics. Celui d’Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, a récemment été retenu comme un élément à charge dans le cadre de la procédure de dissolution visant Les Soulèvements de la Terre.
Chloé Gerbier reçoit nos questions comme autant de pièges dont il faudrait se dérober. Elle a ses pirouettes pour se rendre insaisissable (...)
Quand elle s’élance, c’est que ses mots sont suffisamment pesés. Sauf pour nos interrogations les plus intimes. Celles-là, elle les balaie. (...)
Elle avait pourtant « galéré » à trouver du sens à ses cours de droit. C’était avant de réaliser « qu’il était un outil de domination fort pour les promoteurs de grands projets, qui s’imposent avec des armées entières d’avocats ». Elle était tout heureuse de faire une « toute petite différence » pour « rééquilibrer la balance et rendre le droit un peu plus accessible aux collectifs en lutte, qui s’en détournaient souvent à cause de sa complexité et de son coût ».
Cela ne pouvait suffire. Pour son acolyte Victor Vauquois, cofondateur de Terres de luttes, « ce qui est très fort chez Chloé, au-delà de son dévouement à cette question des luttes écologistes, c’est sa capacité à envisager et combiner une multitude de formes d’actions possibles, à réunir plusieurs types d’acteurs sur un même bateau ». Elle l’a appliqué à elle-même, éprouvant plusieurs manières d’agir.
Orly, Sainte-Soline... et bientôt d’autres (...)
Le 2 février 2022, dans la nuit noire et silencieuse, elle s’est aussi faufilée avec une vingtaine de personnes entre les machines à l’arrêt du chantier de la piscine olympique d’Aubervilliers, prévue pour les Jeux de Paris 2024. Là, des activistes se sont enchaînés à la centrale à béton installée quelques jours plus tôt au milieu des jardins ouvriers des Vertus, dans une ultime tentative pour les sauver.
Au prix de 48 heures de garde à vue et d’un procès, le temps gagné contre les bulldozers s’est avéré précieux : neuf jours plus tard, la Cour administrative d’appel de Paris invalidait le plan local d’urbanisme (PLU) qui permettait la destruction de ces jardins populaires. (...)
Avec Terres de luttes, Chloé Gerbier n’a pas désarmé : du 3 au 6 août, sur le causse du Larzac (Aveyron), elle a organisé l’événement Les Résistantes, la plus grande rencontre des luttes locales jamais organisée dans toute la France. Il y a aussi eu l’A69, les actions décentralisées contre le béton — un an après le sabotage d’une usine Lafarge —, les journées contre les fermes-usines. (...)
Elle promet encore « plein de trucs chouettes » pour 2024. (...)