Turin, 13 février 2012. La cité piémontaise est devenue pour un jour la capitale mondiale de la révolte contre l’impunité des grands groupes industriels. Près de deux mille personnes se pressent sur les marches du palais de justice, à côté des banderoles et des photographies de victimes accrochées aux grilles. Ce jour est historique, personne n’en doute. Le verdict du premier grand procès pénal de l’amiante, dont les accusés sont deux hauts dirigeants du groupe mondial Eternit, le baron belge Jean-Louis Marie Ghislain De Cartier De Marchienne et le milliardaire suisse Stephan Schmidheiny (1), va être rendu dans quelques instants. Dans les têtes défilent les souvenirs de l’interminable lutte pour que justice soit faite. Mille huit cent trente personnes sont décédées, plus d’un millier sont malades, et le pic du nombre de victimes ne sera pas atteint avant 2020. Le procureur Raffaele Guariniello a requis vingt ans de réclusion.
Des dizaines de cars ont convoyé les plaignants et leurs familles. De nombreux maires, ceints de leur écharpe, côtoient des lycéens et d’anciens mineurs venus de Lorraine, le casque sur la tête. Présidente de l’Association des familles des victimes de Casale Monferrato, petite ville où, chaque semaine, une personne meurt encore du mésothéliome, le cancer de la plèvre marqueur de l’exposition à l’amiante, Mme Romana Blasotti Pavesi est très entourée : au fil des ans, elle a perdu cinq de ses proches. Venus du monde entier, les militants des associations nationales et du réseau international Ban Asbestos (« Interdisez l’amiante ») échangent les dernières informations.
En 1988, les habitants de Casale Monferrato, ville du Piémont envahie par la poussière mortelle d’une usine d’amiante, créaient l’Association des familles des victimes ; en 2004, ils portaient plainte auprès du procureur de Turin. Au bout du chemin : la condamnation retentissante, en février, de deux dirigeants du groupe mondial Eternit. (...)
A 13 h 30, devant une salle debout, le juge Giuseppe Casalbore prononce la sentence : seize ans de réclusion pour les deux accusés et des dédommagements pour les syndicats (100 000 euros), les associations et les collectivités territoriales (20 millions d’euros pour la région Piémont, 25 millions pour Casale Monferrato). Puis commence, dans un silence de plomb, la litanie des personnes indemnisées. Elle va durer trois heures.
Dans les couloirs, Me Jean-Paul Teissonnière, qui représentait certaines parties civiles italiennes, souligne la portée de la condamnation : « Seize ans, c’est une peine criminelle, parce que l’affaire de l’amiante est un crime social. Cette condamnation est le signe qu’une institution judiciaire peut prendre la mesure de ce qui s’est passé. » Comment ne pas voir le contraste avec la situation du dossier dans son pays ? « En France, on est toujours dans le déni. Le parquet fait tout pour entraver le bon déroulement de l’enquête. Les procureurs de la République doivent sortir de la culture de la soumission ! » Seize ans après le dépôt de la première plainte, alors que les conditions de travail étaient similaires à celles de l’Italie et que les victimes se comptent, là aussi, par milliers, la juge Marie-Odile Bertella-Geffroy, du pôle santé publique du tribunal de grande instance de Paris, vient d’être dessaisie d’une partie du dossier : la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris a annulé, pour des détails de procédure, la mise en examen de cinq dirigeants des usines Eternit. Aucun procureur n’a jugé bon, en seize ans, d’ouvrir une information judiciaire. Enfin, Eternit vient de déposer une plainte en diffamation contre Me Teissonnière : il avait affirmé dans une interview que le groupe avait continué à « empoisonner » les gens alors que, depuis vingt ans, il pouvait se passer de l’amiante (2). En Italie, le parquet est indépendant du pouvoir politique… (...)
Conscients de la portée mondiale de ce jugement, les avocats italiens, belges et français n’entendent pas en rester là. Après avoir coopéré pour analyser la politique d’Eternit, ils ont décidé de créer un forum international contre les crimes industriels : l’association Interforum. (...)
Il y a les filières de déchets vers l’Afrique, avec les batteries contenant du plomb envoyées au Sénégal pour être recyclées et qui contaminent toute une population ; il y a le shipbreaking, qui expédie les bateaux en bout de course vers l’Asie, avec les conditions de travail que l’on connaît dans le démantèlement. »
Pour les acteurs du procès, tout commence à Turin. Au lendemain du verdict, le procureur Guariniello formulait en ces termes son souhait de voir la création d’un parquet européen : « Le crime voyage à la vitesse de la lumière ; la justice ne peut pas continuer à le poursuivre dans une diligence (4). »
lire aussi : Amiante : la justice continue le scandale de l’impunité