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« Un jour ou l‘autre, commencera ici la troisième guerre mondiale »
Article mis en ligne le 8 décembre 2017

En décidant de reconnaître la ville sainte comme capitale, Donald Trump risque de rompre pour longtemps un relatif équilibre entre les trois monothéismes et d’exacerber des tensions qui n’ont pas besoin de l’être.

On ne peut comprendre les nouvelles menaces d’embrasement au Proche-Orient, l’appel du Hamas à une troisième Intifada, les cris de victoire d’un Benyamin Netanyahou sans se souvenir que Jérusalem, au-delà de la controverse ancienne sur son statut de « capitale » revendiqué à la fois par les Israéliens (« capitale éternelle ») et par les Palestiniens, est une ville trois fois sainte, le lieu le plus sacré pour les juifs, pour les musulmans, pour les chrétiens, la cité de toutes les passions, des imaginations et des pires extravagances religieuses. En reconnaissant que Jérusalem est la « capitale » unique d’Israël, en promettant d’y installer l’ambassade des États-Unis au mépris de toutes les conventions internationales depuis plus de vingt ans, Donald Trump n’a pas seulement déclenché une tempête politique aux conséquences incalculables. Il a ranimé les risques d’explosion religieuse dans la ville de toutes les utopies, de toutes les ferveurs et frustrations.

Un concentré de l’histoire de l’humanité

Jérusalem est un concentré d’histoire et d’humanité. La ville a été conquise et reconquise une quinzaine de fois. Parmi les pires souvenirs, celui de l’exil du peuple juif à Babylone (587 avant J.-C.), puis du siège romain de Titus (70 après J.-C.) au cours duquel 200.000 juifs sont morts de faim. Le Temple de Salomon, reconstruit par Hérode, symbole de la permanence du judaïsme à travers les exodes et les exils, est incendié et rasé par les occupants romains. 750.000 juifs sont déportés, selon l’historien Flavius Josèphe. L’empereur Hadrien fera même de Jérusalem une cité païenne consacrée à Jupiter. Sous peine de mort, les juifs y sont interdits d’entrée. D’où les lamentations de Jérémie : « La ville pleure dans la nuit, ses larmes sur la joue. Elle est sans consolateur. Tous ses compagnons l’ont trahie, sont devenus pour elle des ennemis. »

A l’époque byzantine, Jérusalem devient ville chrétienne, se couvre d’églises et de monastères. Puis une ville musulmane, après la conquête du calife Omar en 636, celui-là même qui refusa de prier au Saint-Sépulcre abritant le tombeau du Christ : « Pourquoi ne veux-tu pas de mon hospitalité », lui demande le patriarche des chrétiens. « Si je prie dans le Saint-Sépulcre, répond Omar, ce lieu chrétien deviendra une mosquée. » L’histoire de Jérusalem peut se résumer à cette anecdote d’origine religieuse. On peut vivre sa différence, mais à côté de l’autre, sans tolérer que les droits acquis par le sol ou par le rite soient contestés. Ou au prix du sang. (...)

ces quelques kilomètres carrés d’une terre réputée trois fois sainte sont aussi le périmètre le plus célèbre du conflit, mythique et théologique, qui met aux prises les fondamentalismes juif et musulman. Les « messianistes » les plus fous d’Israël rêvent de détruire les mosquées et de reconstruire sur l’esplanade le « Troisième Temple » (après ceux de Salomon et d’Hérode). Mais contre ces extrémistes juifs, le « haram el-sherif » ne souffre aucune idée de récupération ou de partage. La tension est palpable surtout au mois de septembre, celui des grandes fêtes juives de Roch Hachana, Yom Kippour et Soucoth, quand des juifs radicaux tentent de pénétrer de force dans l’esplanade des Mosquées. (...)

Lorsque Israël a conquis la Vieille Ville de Jérusalem, à l’issue de la guerre des Six Jours en 1967, l’administration de l’esplanade est restée aux mains du Waqf, une fondation islamique chargée de la gestion des lieux saints sous responsabilité jordanienne. Un « statu quo » a alors été mis en place : seuls les musulmans ont le droit d’y prier, les juifs n’étant autorisés qu’à visiter les lieux, à des heures précises. Ce « statu quo » qui permettait une relative cohabitation se trouve menacé au fil des années de l’interminable conflit entre Israéliens et Palestiniens. Invoquant des raisons de sécurité, l’armée israélienne filtre de plus en plus sévèrement les entrées dans les lieux saints musulmans, voire bouclent carrément l’accès à l’esplanade. Des incidents font chaque année des morts et des blessés. (...)

Ce « statu quo » se trouve encore plus menacé au lendemain de la décision américaine de reconnaître le statut de Jérusalem comme capitale d’Israël. Le sort de cette ville unique et de ses Lieux saints ne pourrait pas rester, au risque de nouvelles explosions, à la merci d’une seule autorité gouvernementale et des aléas de la vie politique ou militaire. On ne peut laisser la liberté d’accès à des lieux saints, à la liberté de culte et de prière de toutes les religions à la seule fantaisie d’une autorité unique sur Jérusalem. La liberté religieuse est une chose trop précieuse pour être divisée et soumise à de tels aléas. Un religieux chrétien installé depuis trente ans à Jérusalem me disait, en 2015, avec le plus grand sérieux : « La situation ne fait que s’aggraver d’année en année et, un jour ou l‘autre, commencera ici la troisième guerre mondiale. »

Lire aussi : Statut de Jérusalem : crainte d’une escalade après l’appel à une « nouvelle intifada »

(...) Des manifestations sont également prévues ailleurs dans le monde musulman, notamment à Istanbul et en Malaisie, au lendemain de celles qui ont eu lieu du Pakistan à la Turquie en passant par la Tunisie et la Jordanie où plusieurs centaines de manifestants ont scandé « Mort à Israël » et brûlé des portraits de Donald Trump.

Des Palestiniens, qui ont appelé mercredi à « trois jours de rage », ont aussi brûlé jeudi le portrait du président américain pour protester contre la décision unilatérale et potentiellement explosive du président américain mercredi de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël et d’y transférer à terme l’ambassade des Etats-Unis. (...)

Plus d’une vingtaine de Palestiniens ont été blessés par des balles en caoutchouc ou réelles lors de heurts avec l’armée israélienne.

Une grève générale a été largement suivie jeudi en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, partie palestinienne de la ville annexée par Israël et considérée par la communauté internationale comme occupée.

 ’Nouvelle intifada’ -

Le mouvement islamiste Hamas qui contrôle la bande de Gaza a appelé à une « nouvelle intifada » et, en soirée, au moins deux roquettes ont apparemment été tirées à partir de Gaza vers Israël, explosant toutefois dans l’enclave, selon l’armée israélienne.

L’initiative de Donald Trump, qui a suscité la réprobation dans le monde entier, sera vendredi au coeur d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU. (...)

Et la vague de protestation risque de se poursuivre : Hassan Nasrallah, leader du mouvement chiite libanais Hezbollah, ennemi juré d’Israël, a de son côté appelé à « une manifestation populaire massive » lundi à Beyrouth contre l’« agression américaine ».