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Le Monde Diplomatique
Sur une île en plein bouleversement, l’espoir le dispute à l’anxiété : Quand Cuba débat
Janette Habel Universitaire, Institut des hautes études d’Amérique latine, Paris.
Article mis en ligne le 21 août 2015
dernière modification le 16 août 2015

L’annonce d’une visite officielle du président français à Cuba, le 11 mai 2015, a marqué une nouvelle étape du dégel entre La Havane et les puissances occidentales. Déjà, le chef d’Etat cubain Raúl Castro et son homologue américain Barack Obama avaient échangé une poignée de main historique lors du sommet des Amériques, en avril. Une accélération de l’histoire qui suscite quelques interrogations dans l’île...

En 2018, M. Raúl Castro, qui aura alors atteint l’âge de 87 ans, ne briguera pas de nouveau mandat présidentiel. Dans trois ans, la génération de la Sierra Maestra aura donc quitté le pouvoir. Trois ans, c’est peu pour réformer l’économie du pays, adopter une nouvelle Constitution et maîtriser la normalisation des rapports avec Washington, qu’a illustrée la rencontre du président cubain et de celui des Etats-Unis au sommet des Amériques de Panamá, en avril. Le régime survivra-t-il à la disparition de sa direction historique ? (...)

Le Parti communiste cubain (PCC) a déjà désigné un successeur : le premier vice-président Miguel Díaz-Canel. Mais les défis demeurent. Pour les affronter, M. Castro s’appuie sur les Forces armées révolutionnaires (FAR), l’armée nationale, dont il a été le ministre pendant un demi-siècle, sur le PCC et sur l’Eglise catholique, au cœur des négociations avec Washington (1). Alors que les réformes économiques ont creusé les inégalités (2), l’incertitude sur l’avenir du pays est générale. Le PCC tente d’y répondre en lançant des consultations populaires dans les périodes de précongrès. M. Castro a réaffirmé que ce serait à nouveau le cas pour le septième, prévu en avril 2016. Mais les débats ont déjà débuté parmi les intellectuels, membres et non-membres du PCC, en particulier sur la Toile, en dépit d’un accès limité à Internet. (...)

M. Castro s’est employé à « actualiser » le socialisme cubain — un euphémisme pour désigner la libéralisation économique mise en œuvre depuis 2011. Même si elles détricotaient la société qu’il avait cherché à construire, ces réformes n’ont pas été contestées par M. Fidel Castro. « Le modèle cubain ne marchait plus, même pour nous », a reconnu l’ancien président (The Atlantic, septembre 2010). La situation économique ne laissait guère de choix. (...)

Le gouvernement a adopté en mars 2014 une nouvelle loi sur les investissements étrangers présentée par M. Raúl Castro comme « cruciale ». A l’exception de la santé, de l’éducation et de la défense, tous les secteurs sont désormais ouverts aux capitaux étrangers, avec l’assurance d’une exonération d’impôt pendant huit ans, voire plus dans certains cas, notamment dans des « zones spéciales de développement économique », comme le port de Mariel (4), construit avec l’aide du Brésil. Toutefois, les projets proposés doivent recevoir l’aval des organismes gouvernementaux : « Ce n’est pas le capital qui définit l’investissement (5) », souligne Mme Déborah Rivas Saavedra, directrice de l’investissement étranger au ministère du commerce extérieur. L’embauche des travailleurs se fait sous le contrôle d’agences étatiques. (...)

A en croire le discours officiel, l’instillation d’une dose de marché dans l’économie de l’île devait permettre d’améliorer ses performances sans affaiblir la justice sociale. Or la pauvreté touche désormais 20 % de la population urbaine (au lieu de 6,6 % en 1986). La suppression du carnet de rationnement, la libreta, a été annoncée puis reportée, car elle aurait pesé sur les plus pauvres. Dans une société où l’égalité constitue un marqueur identitaire, les bénéficiaires et les victimes des réformes apparaissent de plus en plus clairement. (...)

Parmi les victimes, selon M. Raúl Castro lui-même, on compte « les salariés de l’Etat rémunérés en pesos, dont le salaire ne suffit pas pour vivre », les personnes âgées — soit un million sept cent mille citoyens — « dont les pensions sont insuffisantes par rapport au coût de la vie (9) », mais également les mères célibataires, la population noire — qui ne bénéficie pas, ou peu, des apports financiers des Cubano-Américains — et les habitants des provinces orientales (10). Parmi les gagnants figurent les employés des entreprises mixtes, les salariés du tourisme, les paysans du secteur agricole privé, une partie des autoentrepreneurs (cuentapropistas), bref, toute une population ayant accès à une monnaie forte : le CUC (pour convertible unit currency). Depuis 2004, en effet, cette seconde monnaie est venue s’ajouter au peso cubain ; un CUC équivaut à 24 pesos traditionnels. Le CUC visait à remplacer le dollar, autorisé en 1993. Deux économies fonctionnent donc côte à côte : celle du peso et celle du CUC, que brassent les touristes et tous les Cubains qui travaillent à leur contact. (...)

L’abrogation complète de l’embargo nécessite l’accord du Congrès américain, où républicains et démocrates sont divisés. Le 14 avril, M. Obama a enfin retiré Cuba de la liste des Etats « soutenant le terrorisme », mais le Congrès disposait de quarante-cinq jours pour s’y opposer. Devraient suivre le rétablissement des relations diplomatiques et la nomination des deux ambassadeurs. Quant au processus de normalisation, il promet d’être long. La Havane mettra à profit cette course de lenteur pour éviter la déstabilisation du pays et cultiver ses relations avec l’Amérique latine, la Chine et l’Union européenne.

En l’absence d’un dirigeant historique incarnant le combat contre « l’Empire », il pourrait devenir plus difficile à l’avenir d’unir et de mobiliser la population cubaine.