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Marie-Claude Saliceti
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Politis
Réfugiés : retours forcés, la violence invisible
Article mis en ligne le 24 mai 2017

Arrivé du Soudan en France il y a quelques mois, Mohammed devait être expulsé par avion vers l’Italie au petit matin, jeudi 18 mai. Les éloignements forcés de ce type s’appuient sur des pratiques coercitives qui ne cessent d’empirer.

« Vous allez à Venise ? » Valise à la main, à deux pas du sas d’enregistrement, le voyageur regarde, derrière ses lunettes, la jeune femme qui vient de l’interpeller. Julie est arrivée dès 7h30 à l’aéroport de Roissy, avec un groupe d’une dizaine de personnes. Cafés dans une main, tracts dans l’autre, ils sont à la recherche des passagers du vol Air France de 9h40. Maintenant qu’elle en tient un, Julie se presse, d’une voix douce, le regard ancré dans celui de son interlocuteur : « La police veut forcer un réfugié à monter dans votre avion. Il s’appelle Mohammed, c’est un ami à nous, qui vient du Darfour. Ils vont l’expulser vers l’Italie, et après on ne sait pas ce qui se passera pour lui. Ils peuvent le renvoyer au Soudan, où il risque la mort. Nous, on ne peut pas monter dans l’avion, mais vous, vous pouvez refuser d’être complice. » L’homme écoute attentivement, acquiesce, prend un tract, mais s’en va sans rien promettre.

Mohammed ne voit rien de ce que font ses soutiens dans le hall de l’aéroport. Il est seulement en contact avec l’un d’eux, Mario, son professeur de français de l’association Welcome Nanterre et ami. « Mohammed est toujours en zone d’attente… il attend, et on attend », soupire Mario. La veille, à une heure du matin, le bénévole était encore en train d’envoyer des e-mails à des associations en Italie, pour contrer l’incertitude totale de ce qui pourrait se passer à l’arrivée. « Ça va être la roulette russe en Italie, on ne sait pas du tout s’il va être placé en centre de rétention avec un ticket pour Khartoum », s’emporte une de ses collègues. (...)

ce matin-là, Mohammed n’est pas monté dans l’avion. C’était la première fois qu’on essayait de l’expulser : la première fois, il a le droit de refuser. Depuis son centre de rétention du Mesnil-Amelot où la police l’a ramené, il raconte : « J’ai dit aux policiers : je n’irai nulle part. Ils m’ont menacé, ils m’ont dit “la prochaine fois tu as intérêt à faire attention, car tu y monteras, dans cet avion.” » À la deuxième tentative, la police a le droit de recourir à la force.

Les violences policières, loin des regards (...)

La première fois à l’aéroport, comme Mohammed, il a refusé. La deuxième fois, la police lui a attaché les mains et les pieds. « Dans l’avion, j’ai dit aux policiers : je veux mourir ici, plutôt que de retourner en Norvège. J’ai appelé les passagers au secours. Les policiers m’ont mis un casque sur la tête, ils me répétaient de me taire. L’un d’eux m’a mis son avant-bras autour du cou, je n’avais plus d’air, et ils m’ont frappé au ventre. » Deux femmes ont commencé à protester. Le pilote, alerté, s’en est mêlé, et a exprimé son refus d’être complice. « En descendant de l’avion, j’avais la gorge sèche, j’ai demandé à boire. Le policier, une fois monté dans la voiture, m’a dit que je ne méritais pas la bouteille d’eau, parce que je n’avais pas pris le vol. Il l’a vidée sous mes yeux. » Pendant ce temps, toujours à l’abri des regards, un autre policier faisait pression du bras sur son épaule : « Je lui ai demandé de l’enlever parce que ça me faisait mal, et il m’a donné des coups de poing. » Farhad a porté plainte, certificat médical à l’appui, mais n’a jamais obtenu de suites. (...)

« La police s’en fiche de nous car elle ne sait rien de qui nous sommes, de ce qu’est notre histoire », songe Mohammed. Lui est expulsable en Italie en raison de l’application du règlement de Dublin, qui oblige les personnes exilées à faire leur demande d’asile dans le premier pays où elles ont laissé leurs empreintes. Sauf que la prise d’empreintes est souvent à la merci de l’arbitraire policier. (...)
Un rapport d’Amnesty International daté du 3 novembre 2016 fait état des pratiques coercitives utilisées par la police italienne, pour répondre aux exigences de l’Union européenne. Il y est question de coups, de décharges électriques, d’humiliations sexuelles.

Politique du chiffre et de l’invisibilisation
« Les policiers font juste ce qu’ils ont à faire. Ils répondent aux ordres qui viennent d’en haut », résume tristement Mohammed. Des ordres qui normalisent ces recours à la violence et la coercition. (...)

Tout se passe comme si la politique du chiffre, fièrement affichée par Nicolas Sarkozy, était simplement rentrée sous la présidence Hollande dans les us et coutumes d’une administration « baignée pendant dix ans dans ces pratiques ». (...)

Hier matin, un jeune homme afghan, pieds et poings liés et bâillonné, a été expulsé vers Stockholm, malgré la présence à Roissy d’une quinzaine de soutiens du collectif La Chapelle debout. À son arrivée, il a réussi à prendre la fuite, et vit désormais caché pour éviter son renvoi vers l’Afghanistan. Dans la même matinée, depuis le centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot où Mohammed est toujours enfermé, c’est une famille entière qui a été emmenée à l’aéroport, pour être expulsée de force. L’information, relayée par la Cimade, fait état de trois enfants à bord. Elle est suivie d’un tweet amer : « Gérard Collomb et Emmanuel Macron sont bien partis pour battre le sombre record de leurs prédécesseurs ».