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Réflexions sur notre situation écologique planétaire en cette fin d’année 2016 (début 2017)
Article mis en ligne le 4 janvier 2017
dernière modification le 31 décembre 2016

« Méfions-nous de la catastrophe spectaculaire qui s’inscrit dans l’actualité, la pire est invisible. Le véritable coût est cumulatif, goutte à goutte, seconde après seconde s’accumule un Océan qui crèvera sur nos têtes. Quand la vraie catastrophe aura lieu, il sera trop tard. […] Que l’on comprenne, le plus grave n’est pas ce que nous savons, mais ce que nous ignorons. […] Nous pouvons être sûrs d’une chose, c’est que nous n’en savons rien ; et qu’il est fou de continuer à foncer ainsi dans le noir. »

— Bernard Charbonneau

En cette fin d’année 2016, début de 2017, et au vu des évènements qui l’ont marquée, nous vous proposons un bilan de notre situation collective, en nous appuyant sur les multiples traductions et publications de notre site, selon la perspective qui nous paraît de loin la plus importante, l’écologie. Le simple fait que cette perspective ne soit pas considérée, aujourd’hui, en 2016/17, comme primordiale par l’ensemble des humains, ni même par une majorité d’entre eux, annonce déjà l’allure du paysage.
Bilan

En octobre 2016, le WWF (World Wildlife Fund, en français Fonds mondial pour la nature) publiait son rapport annuel « Planète Vivante » dans lequel il évalue « la biodiversité en collectant les données recueillies sur les populations de différentes espèces de vertébrés et en calculant la variation moyenne de l’abondance au fil du temps ». On y apprenait, entre autres joyeusetés, que « les populations mondiales de poissons, d’oiseaux, de mammifères, d’amphibiens et de reptiles ont régressé de 58 % entre 1970 et 2012 ».

En toute franchise, bien que ces chiffres soient bien plus que dramatiques, et dépassent l’entendement, pour ceux qui s’intéressent à la situation de la vie sur leur planète, ils ne sont guère étonnant. Pour les autres, ceux qui ne prennent pas (ou ne peuvent pas prendre) le temps de s’y intéresser, le site du WWF proposait une synthèse du rapport (« Vous n’avez pas le temps de lire le rapport complet ? Consultez-en la synthèse »). Et en effet, en 2016, progrès oblige, la plupart des gens, trop occupés par les diverses activités qui cadencent leurs journées de travailleurs, ne prennent pas (ou n’ont pas) le temps de lire en entier un rapport sur l’état de la vie sur Terre, ou, plus simplement, de s’intéresser à la situation écologique de manière proactive.

N’étant pas (bien) informée – précisons que suivre l’actualité au travers des JT ou des Unes des grands médias n’a rien à voir avec s’informer, qu’il s’agit au mieux d’une forme de gavage débilitant –, n’en ayant ni le temps ou l’envie, et parfois les deux, une grande partie de la population mondiale ignore, et est donc à même de nier, la gravité de l’urgence écologique que nous connaissons. L’idée populaire la plus répandue, concernant une crise écologique, quelle qu’elle soit, consiste en une impression vague selon laquelle un changement climatique nous menacerait, nous, et, accessoirement, les autres espèces vivantes. Cela s’explique par le fait que les médias de masse, lorsqu’ils daignent parler d’écologie, abordent ce sujet presque uniquement sous l’angle du changement climatique, et de ses conséquences pour le bon fonctionnement (le développement) de la société industrielle mondialisée dans laquelle nous vivons. (...)

Nous (dans le sens des habitants de la civilisation industrielle) avons tué 58% de toute la faune sauvage des vertébrés entre 1970 et 2012, et à un taux de 2% par an, nous aurons massacré pas loin de 70% de cette faune d’ici 2020, dans 3 ans. Sachant qu’en 1970 la biodiversité planétaire était déjà fortement appauvrie, et que ces estimations ne tiennent pas compte de phénomènes éco-psychologiques cruciaux, que Maria Taylor, une scientifique australienne, présente brièvement dans un récent rapport sur le réchauffement climatique :

« Des concepts psychologiques sur la façon dont nous percevons le monde qui nous entoure, comme la « normalité rampante » ou « l’amnésie du paysage », bloquent la compréhension quotidienne de ce qu’impliquent les activités humaines en phase d’accélération — qu’il s’agisse de la croissance démographique, du nombre de barrages et de rivières endiguées, de la destruction des forêts, ou de l’impact des émissions des véhicules sur une brève période géologique. La normalité rampante fait référence à des tendances lentes qui se perdent au sein de flux massifs et auxquelles les gens s’habituent sans broncher, tandis que l’amnésie du paysage décrit l’oubli de ce à quoi ressemblait le paysage il y a 20 à 50 ans. » (...)

Le dernier rapport Planète Vivante du WWF nous indique ainsi que la planète est bien moins vivante qu’avant. Et que nous avons tué cette vie. Que nous l’avons remplacé par du métal, de la brique, du plastique et du béton. Et pourtant, nous nous comportons vis-à-vis de cette extinction comme s’il s’agissait de quelque chose que nous observons de l’extérieur, dont nous ne participons pas vraiment.

Il s’agit manifestement d’une forme de folie, ou d’aliénation. Mais ce n’est pas tout, nous ne nous contentons pas de détruire les espèces non-humaines à grande vitesse, nous anéantissons également leurs habitats, et polluons l’environnement planétaire et tous ses milieux, l’air (que nous avons rendu cancérigène, et que nous chargeons toujours plus de nanoparticules, aussi appelées particules fines), le sol (que nous détruisons avec nos pratiques agricoles et toutes nos infrastructures) et l’eau (que nous contaminons de nos substances chimiques toxiques, et que nous saturons de plastiques, entre autres déchets). (...)

Nous savons que l’agriculture à grande échelle, la monoculture, l’agriculture industrielle avec labour et intrants chimiques, sont des nuisances terribles. Nous savons que la déforestation, les extractions minières, les infrastructures de transport et de communication (routes, autoroutes, voie ferrées, aéroports, etc.), les infrastructures énergétiques (centrales à charbon, barrages, pylônes, centrales nucléaires, forages pétroliers, exploitations gazières, panneaux solaires, éoliennes, hydroliennes, etc.) et tout le secteur de la construction en général, en sont aussi. Nous savons que tout ce qui émane et requiert des processus de production de masse est nuisible par définition (que « les institutions politiques, sociales et économiques actuelles sont l’inévitable réponse à la production et à la distribution de masse »).

Dans les années 90, les instances dirigeantes de la société industrielle mondiale (les grands médias, les décisionnaires politiques, etc.) commencèrent à reconnaitre que son développement était insoutenable (un euphémisme pour destructeur). C’est alors qu’ils inventèrent l’expression (le mensonge) du « développement durable ». Fondamentalement rien ne changeait, sauf que le discours officiel présentait désormais les processus industriels comme « durables », supposément « écologiques ». On commença à parler de technologies (ou d’énergies) dites « vertes » (ou « propres » ou « renouvelables »). Mais, comme tout ce qui nécessite l’infrastructure industrielle de la production de masse, ces technologies n’ont rien de « vertes » (ou « propres » ou « renouvelables »). (...)

Le constat est sans appel. La civilisation est un processus insoutenable, et ce depuis déjà des milliers d’années (les déforestations massives associées aux premières formes d’urbanisations, comme Ur, Uruk et Babylone, menèrent droit à la création de déserts). Et il ne s’agit que de son aspect (anti-)écologique. Sur les plans économiques et politiques, sur lesquels nous ne nous attarderons pas, nous remarquons clairement que la civilisation est une organisation sociale profondément inégalitaire.

Seulement, et c’est là un autre problème majeur, le renoncement ne fait absolument pas partie de l’idéologie progressiste de la civilisation, qui le tient en horreur. (...)

Aujourd’hui, les derniers « sauvages » sont aussi les derniers groupes humains à vivre sur la planète sans la détruire, contrairement à ce que suggère l’expression « mythe du bon sauvage » (et ses inventeurs civilisés, bien évidemment). Sans idéaliser les peuplades indigènes à travers l’histoire, dont les modes de vie n’étaient (et ne sont) certainement pas exempts d’imperfections, de précarité, et de difficultés, il devrait être clair qu’eux ne détruisent pas le monde, comme les « civilisés ». (...)

John Gowdy, professeur de sciences et technologies dans l’état de New-York :

« Les chasseurs-cueilleurs sont bien plus que d’intéressantes reliques du passé dont l’histoire pourrait nous fournir des informations intéressantes sur d’autres manières de vivre. Les chasseurs-cueilleurs ainsi que d’autres peuples indigènes existent encore et nous montrent encore des alternatives à l’individualisme possessif du monde capitaliste. Les peuples indigènes sont bien souvent, et dans le monde entier, en première ligne des luttes pour la dignité humaine et la protection environnementale (Nash 1994). Malgré les assauts contre les cultures du monde, de nombreux peuples indigènes maintiennent, et parfois développent des alternatives à l’homme économique (Lee 1993, Sahlins 1993). Ces alternatives pourraient un jour nous mener vers une nouvelle économie, écologiquement soutenable et socialement juste ». (...)

Ce qui se cache derrière la popularité de l’expression « mythe du bon sauvage », c’est en réalité tout le caractère raciste de l’idéologie du progrès (caractéristique de la civilisation), justifiant ainsi le sort réservé à ces sauvages, qui ne sont pas considérés comme « bons » (une façon déguisée de dire qu’ils sont mauvais). Rayer du champ des possibles, ou du souhaitable, l’idée d’un mode de vie « sauvage », libre, en lien avec le monde sauvage, d’un mode de vie pourtant infiniment plus sain et connecté au monde naturel que celui de la culture dominante, profite au verrouillage systémique actuel, ce qui réduit l’unique voie à suivre, pour l’humanité, au seul choix (qui n’en est donc plus un) de la civilisation, à la continuité de ce que nous connaissons actuellement, et, par là même, ce qui garantit que le désastre empire, encore, et toujours.

Mais il doit en être ainsi, puisque la civilisation se caractérise par un besoin fondamental de contrôle, par une intolérance totale envers tous les modes de vie autres que le sien, et envers tout ce dont elle n’a pas ordonnancé l’existence.

C’est ce que Descartes laissait entendre lorsqu’il écrivait que l’homme devait se rendre maître et possesseur de la nature. Au lieu d’accepter le monde naturel tel qu’il est, en tentant de s’y intégrer de la meilleure manière possible, la civilisation tente de s’en extirper, de s’en séparer, de le contrôler, et finalement de le refaçonner entièrement afin qu’il se soumette à ses volontés délirantes et à sa culture de la machine.

Quoi qu’il en soit, répétons-le, le constat est sans appel. Mais du fait de son aliénation, la civilisation ne compte renoncer à aucune des pratiques qui la composent, et qui précipitent actuellement cette annihilation du vivant. Beaucoup de scientifiques reconnaissent désormais que la 6ème extinction de masse est en cours, sauf qu’à la différence des précédentes extinctions de masse, celle-ci est causée par l’être humain, et plus précisément par l’être humain « civilisé ». (...)

"Trivers souligne que « le système immunitaire psychologique ne cherche pas à réparer ce qui nous rend malheureux mais à le contextualiser, à le rationaliser, à le minimiser, et à mentir à ce sujet… L’auto-illusionnement nous piège dans le système, nous offrant au mieux des gains temporaires tandis que nous échouons à régler les vrais problèmes ». (...)

" Sauver la planète, cela va bien si l’on mène le combat depuis les confortables arènes parisiennes. Mais affronter le système industriel, mené par une oligarchie plus insolente de ses privilèges qu’aucune autre du passé, c’est une autre affaire. Il faudrait nommer l’adversaire, qui est souvent un ennemi. Rappeler cette évidence que la société mondiale est stratifiée en classes sociales aux intérêts évidemment contradictoires. Assumer la perspective de l’affrontement. Admettre qu’aucun changement radical n’a jamais réussi par la discussion et la persuasion. Reconnaître la nécessité de combats immédiats et sans retenue. Par exemple, et pour ne prendre que notre petit pays, empêcher à toute force la construction de l’aéroport nantais de Notre-Dame-des-Landes, pourchasser sans relâche les promoteurs criminels des dits biocarburants, dénoncer dès maintenant la perspective d’une exploitation massive des gaz de schistes, qui sera probablement la grande bataille des prochaines années.

[…] Il faudrait enfin savoir ce que nous sommes prêts à risquer personnellement pour enrayer la machine infernale. Et poser sans frémir la question du danger, de la prison, du sacrifice. Car nous en sommes là, n’en déplaise aux Bisounours qui voudraient tellement que tout le monde s’embrasse à la manière de Folleville.

Au lieu de quoi la grandiose perspective de remettre le monde sur ses pieds se limite à trier ses ordures et éteindre la lumière derrière soi. Les plus courageux iront jusqu’à envoyer un message électronique de protestation et faire du vélo trois fois par semaine, se nourrissant bien entendu de produits bio. J’ai l’air de me moquer, mais pas de ceux qui croient agir pour le bien public. J’attaque en fait cette immense coalition du « développement durable » qui a intérêt à faire croire à des fadaises. Car ce ne sont que de terribles illusions. Il est grave, il est même criminel d’entraîner des millions de citoyens inquiets dans des voies sans issue.

Non, il n’est pas vrai qu’acheter des lampes à basse consommation changera quoi que ce soit à l’état écologique du monde. La machine broie et digère tous ces gestes hélas dérisoires, et continue sa route. Pis, cela donne bonne conscience. Les plus roublards, comme au temps des indulgences catholiques, voyagent en avion d’un bout à l’autre de la terre autant qu’ils le souhaitent, mais compensent leur émission de carbone en payant trois francs six sous censés servir à planter quelques arbres ailleurs, loin des yeux. On ne fait pas de barrage contre l’océan Pacifique, non plus qu’on ne videra jamais la mer avec une cuiller à café. Les dimensions du drame exigent de tout autres mesures. Et il y a pire que de ne rien faire, qui est de faire semblant. Qui est de s’estimer quitte, d’atteindre à la bonne conscience, et de croire qu’on est sur la bonne voie, alors qu’on avance en aveugle vers le mur du fond de l’impasse. » (...)

Tant qu’à la tête des états, et de la civilisation industrielle qu’ils composent, on retrouvera des institutions inhumaines, expansionnistes et destructrices comme la corporatocratie mondiale actuelle, ce conglomérat de banques, de multinationales, de superpuissances étatiques, et de complexes militaro-industriels, la situation ne cessera d’empirer. (...)

C’est d’un mouvement de résistance politique organisé dont nous avons besoin, capable de mettre hors d’état de nuire les systèmes de pouvoir dominants, pas d’individus qui, séparément, tentent de faire au mieux au sein de structures inégalitaires et d’infrastructures intrinsèquement antiécologiques. (...)

Quelle que soit la forme de la société qui émergera des ruines du système industriel, il est certain que la plupart des gens y vivront proches de la nature parce que, en l’absence de technologie avancée, c’est la seule façon dont les hommes peuvent vivre. Pour se nourrir, il faudra se faire paysan, berger, pêcheur, chasseur, etc. Plus généralement, l’autonomie locale augmentera peu à peu parce que, faute de technologie avancée et de moyens de communication rapide, il sera plus difficile aux gouvernements ou aux grandes organisations de contrôler les communautés locales. Quant aux conséquences négatives de l’élimination de la société industrielle, eh bien  ! on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Pour obtenir une chose, il faut savoir en sacrifier une autre. Puisqu’au final, il nous faut nous poser la question suivante : Que voulons-nous ? Préserver, protéger et encourager la biodiversité d’une planète vivante et de communautés naturelles non-polluées, ou préserver le confort moderne d’une civilisation hautement technologique ? Parvenir à une co-habitation saine et mutuellement bénéfique entre les êtres humains et les espèces non-humaines, ou faire perdurer un mode de vie suprémaciste qui considère le vivant comme une « ressource » à « développer » au bénéfice d’un progrès technologique dénué de sens et (auto-)destructeur ? Nous ne pouvons pas avoir les deux (...)

Note de fin : Nous ne nous faisons pas d’illusion sur le potentiel de changement radical de notre temps, et sur la portée de ce texte et des analyses qui y sont développées. Le caractère grégaire de l’être humain étant ce qu’il est, et au vu de la progression de l’empire et de l’emprise du spectacle sur la société, nous pensons d’ailleurs qu’il est assez probable qu’à l’image des lemmings de la légende, la civilisation industrielle continue sur sa lancée suicidaire et qu’alors l’espèce humaine, ainsi qu’Emerson l’avait prédit, finisse par « mourir de civilisation ». Le contraire exigerait de l’être humain qu’il parvienne, en quelque sorte, à « aller contre sa nature, qui est sociale », pour reprendre les mots de Bernard Charbonneau.

Quoi qu’il en soit, nous continuerons à dénoncer et à exposer les évidences gênantes et indiscutées de la folie qu’on appelle civilisation, et d’abord parce que, comme le rappelle Günther Anders : « Ce n’est pas parce que la lutte est plus difficile qu’elle est moins nécessaire ».

Collectif Le Partage