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Quand l’industrie de l’armement s’inquiète de l’épuisement des ressources en métaux « stratégiques »
Article mis en ligne le 18 décembre 2017

Officiellement, l’approvisionnement en minerais est un enjeu stratégique pour des secteurs tels que l’électronique, l’automobile ou les énergies renouvelables. Jusqu’à envisager la réouverture de certaines mines en France. Beaucoup moins connue, la dépendance du secteur de l’armement vis-à-vis de certains métaux, dont font partie les « terres rares », préoccupe en plus haut lieu. Le monopole de la Chine et de certains pays en proie à l’instabilité politique dans leur production inquiète en effet pouvoirs publics et industriels. Enquête.

La disponibilité de certains métaux est jugé « critique » par l’Union européenne, des pénuries durables pouvant apparaître dans les prochaines années. C’est l’un des arguments officiels pour relancer l’activité minière en France. Les métaux, en voie de raréfaction ou situés de plus en plus profondément sous terre, sont indispensables au bon fonctionnement de l’économie, notamment dans « les secteurs du bâtiment, du transport, ou de la production d’énergie », défend le gouvernement sur le portail français officiel des ressources minières nationales, « Minrealinfo ».

Ces secteurs sont, dit le site « les plus gros consommateurs de ressources minérales ». Le portail gouvernemental n’oublie pas, bien sûr, « la fabrication des biens de consommation et les produits issus des technologies de l’information et de la communication (téléphone portable, écran plat…) ». La logique est limpide : il faut rouvrir des mines, en dépit de toutes les conséquences potentiellement néfastes pour l’environnement, pour assurer la production de nos téléphones portables ou celle des énergies renouvelables, nécessaire à la transition écologique.

Avions de chasse ou missiles, de gros consommateurs de minerais (...)

Soit. Mais ce que la communication gouvernementale omet de mentionner, ce sont les besoins de l’industrie de l’armement. Qui est pourtant bel et bien une forte consommatrice de minerais, et un secteur stratégique au yeux du pouvoir [1]. Ces deux dernières années, Dassault a signé des contrats pour livrer 36 avions de chasse Rafales à l’Inde, et 24 à l’Égypte. (...)

Le prétexte des éoliennes
« La question militaire pourrait expliquer des incohérences dans les discours sur les minerais, en particulier concernant les terres rares. On ne peut que constater le fossé qu’il y a entre la mise en avant de l’argument de la transition énergétique par les institutions européennes, états-uniennes et japonaises pour justifier de l’importance économique de ces matières, et d’une diplomatie économique agressive envers la Chine, et la réalité du développement du secteur éolien dans les pays concernés, analyse Judith Pigneur, doctorante au Bureau d’analyse sociétale pour une information citoyenne (Basic). Elle rédige une thèse sur le néodyme, l’un des métaux de la famille de terres rares. Selon les estimations, ce sont seulement 2 ou 3 % du néodyme produit mondialement qui est finalement utilisé pour construire des éoliennes. » L’installation de nouvelles éoliennes est d’ailleurs en baisse, en France, depuis trois ans [3].

De fait, même si ce n’est pas précisé sur le portail Mineralinfos, le Bureau français de recherches géologiques et minières (BRGM) indique bien dans ses analyses les usages militaires des divers métaux classés comme critiques, ce qui signifie qu’il peut devenir difficile de s’en procurer. (...)

Une industrie dépendante des approvisionnements chinois
La France ne produit aucun de ces minerais. Une mine de tungstène était en activité jusqu’en 1986 – à Salau dans l’Ariège – et les sous-sols français contiendraient encore quelques réserves de ce métal stratégique. Un permis d’exploration a d’ailleurs été accordé fin 2016 pour relancer l’exploration de la mine de Salau. La mine a ensuite été acquise par une société minière australienne. Mais pour l’instant, la quasi-totalité de ce minerais est produite en Chine, tout comme pour le néodyme. Pour le tantale, 44 % de la production mondiale vient du Rwanda et près de 20 % de République démocratique du Congo.

La France et l’Europe ne sont pas les seules à s’inquiéter de leur approvisionnement en métaux stratégiques. Aux États-Unis, 750 000 tonnes de minerais seraient consommées chaque année pour le département de la défense. (...)

Sans terres rares, pas d’aéronautique, pas de satellites, pas d’électronique (...)

La Commission européenne s’intéresse elle aussi depuis plusieurs années à l’approvisionnement en minerais. « La Commission européenne avait établi une première fois en 2011 une liste de métaux stratégiques qui peuvent devenir difficiles à se procurer, et dont l’industrie européenne, pas uniquement d’armement, a besoin », explique Raf Custers, chercheur et journaliste belge du Groupe de recherches pour une stratégie économique alternative. « 39 matériaux bruts ont été identifiés comme essentiels pour la production des systèmes de défense et de leurs composants », précise la dernière étude de la Commission européenne sur le sujet. 16 d’entre eux sont classés « critiques » par l’Union européenne.

Des pays d’approvisionnement instables
Concernant les terres rares, c’est surtout le monopole chinois qui pèse sur l’approvisionnement des industries militaires. Pour d’autres minerais, comme le tantale, le cobalt, le tungstène, c’est l’instabilité politique des pays d’origine qui inquiète. Le cobalt, par exemple, est utilisé dans le domaine militaire pour les missiles, les réacteurs et les turbines des avions et navires militaires. Or, plus de la moitié du cobalt produit dans le monde provient de République démocratique du Congo [6], pays en proie à des conflits meurtriers. (...)

Apple et Samsung mises à l’index, mais quid d’Airbus, Dassault ou Thalès ?
En outre, le mines du Congo sont régulièrement montrées du doigt pour les terribles conditions de travail qui y règnent [7]. « D’après les estimations du gouvernement de RDC, 20 % du cobalt actuellement exporté depuis le pays provient de mineurs artisanaux basés au sud du pays. Il existe environ 110 000 à 150 000 mineurs artisanaux dans cette région, qui travaillent aux côtés d’exploitations industrielles beaucoup plus importantes. Ces mineurs artisanaux, appelés "creuseurs" en RDC, extraient le minerai à la main en utilisant les outils les plus rudimentaires pour déterrer des pierres de tunnels souterrains profonds », rappelait l’ONG Amnesty international dans un rapport en novembre.

L’ONG dénonce aussi régulièrement le recours au travail des enfants dans les mines de RDC. Mais si des multinationales comme Apple et Samsung sont mises à l’index pour l’opacité de leurs approvisionnements en minerais au regard des conditions de travail dans les mines, et à cause de l’extraction de minerais dans des zones de conflit, l’industrie de l’armement n’est, de son côté, jamais mentionnée sur ces questions.

De la mine au champ de bataille, une logique circulaire (...)