
Longtemps en Europe, les hommes ont pu se parer des couleurs les plus vives qui soient. Mais cela fait plusieurs siècles qu’ils se les interdisent…
« Jamais en Occident les garde-robes n’ont été aussi sombres », s’écrie Jean-Gabriel Causse, designer et écrivain amoureux des couleurs. Un constat d’autant plus avéré pour les hommes, surtout dans des contextes formels. La période d’été est, de ce point de vue, la plus transgressive, celle où l’on ose davantage les couleurs. Las ! Cette saison est aussi celle des mariages, où les hommes, mis sur leur trente-et-un, se cantonnent à une terne palette allant du brun jusqu’au gris en passant par le noir ainsi que par le blanc. (...)
Autocensure
Cet assombrissement de la garde-robe masculine n’est en rien une mode éphémère. C’est une tendance lourde et profonde. (...)
Les couleurs ne leur sont évidemment en rien interdites. Nous serions plutôt dans une forme d’autocensure, plus ou moins consciente. Comment cette autocensure s’est-elle imposée dans les esprits ? L’historien des couleurs Michel Pastoureau rappelle régulièrement qu’il était auparavant commun pour un homme de se vêtir avec des tons vifs et clairs : rouge, jaune ou vert. Car le Moyen Âge était haut en couleur. Les cathédrales gothiques, entièrement peintes et aux vitraux étincelants, témoignent du goût de l’Occident d’alors pour les couleurs et la lumière. Quant au noir, qui renvoyait au monde mortifère et à l’enfer, il était mal en cour comme dans toute la société féodale. Il va pourtant tirer son épingle du jeu et entraîner dans son sillage toutes les couleurs sombres. (...)
Si le noir s’affermit à la fin du Moyen Âge, c’est qu’il gardait une grande qualité : l’austérité. Il dominait d’ailleurs dans nombre d’ordres monastiques. De proche en proche, il devient bientôt une couleur éthique pour ceux qui exercent un office pour le compte de l’État.
Au tournant de 1300, au contact des hommes d’Église, les légistes entourant les rois Philippe le Bel en France et Édouard Ier en Angleterre commencent à la revêtir. Ce noir a gardé son empire jusqu’à aujourd’hui dans la haute administration, mais il s’est aussi étendu à une grande part de la fonction publique et, plus largement, aux professions d’autorité, qu’il s’agisse de la police, de la justice et de la finance. (...)
Au crépuscule du Moyen Âge, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, plus puissant prince de son temps, l’adopte pour porter le deuil de son père, mort assassiné. Il transmet ce goût à sa descendance, détentrice de la couronne d’Espagne. Charles Quint s’en fait l’ambassadeur le plus fervent. Toute la cour espagnole passe au noir, une étiquette qui se diffuse partout en Europe. (...)
Cette élégance prêtée au noir garde toute son acuité de nos jours. (...)
Si le noir était si apprécié chez les rois espagnols très catholiques, c’est aussi qu’une vertu, une humilité s’en dégageait. Mais c’est la Réforme qui achève de liquider les couleurs en Occident. Ses pères moralisent l’univers chromatique. Pour les protestants, les tons vifs, le rouge, le vert et le jaune notamment, apparaissent déshonnêtes. Trop voyants sur un vêtement, alors que celui-ci se doit d’être sobre.
Dans la ligne de mire des réformateurs figure d’abord le rouge, « la couleur emblématique de la Rome papiste, scandaleusement fardée de rouge comme la grande prostituée de Babylone », écrit Michel Pastoureau. Dans la Genève de Calvin, habillez-vous en rouge et c’est le bûcher assuré.
Le monde protestant se replie ainsi sur une gamme de couleurs foncées, gris, brun ou noir. Le blanc, qui renvoie à la pureté, est également loué, tandis que le bleu reste toléré s’il est discret. Mais à l’époque, l’usage du bleu demeurait parcimonieux… Cette palette protestante du XVIe siècle ne vous rappelle rien ? Elle se rapproche déjà de celle plébiscitée par les hommes de 2019.
Ce discours anti-couleurs déteint bientôt chez les catholiques. Le jaune en est une des principales victimes. (...)
Largement déchristianisé, l’Occident s’inscrit encore dans cet héritage. (...)
Pour autant, la couleur ne s’éclipse pas totalement non plus. Les militaires arboreront encore des uniformes aux couleurs chamarrées jusqu’à la Première Guerre mondiale.
Des souverains, tel Louis XIV, se pareront encore de tenues éclatantes de couleurs. Au XVIIIe siècle, le pastel triomphe et l’on assiste même à un vif reflux du noir, en France en particulier. Ce siècle baigne de lumière les esprits, mais il illumine aussi les étoffes. (...)
Mais dès le XIXe siècle, le noir envahit à nouveau tout l’espace. Avec plus de frénésie que jamais. Couleur du romantisme, du « soleil noir » de la mélancolie, du fantastique, c’est aussi celle de la Révolution industrielle, du charbon, de la fumée et de la suie dont on débarrasse difficilement ses vêtements. Celle du capitalisme protestant qui honnit les couleurs, à l’image du puritain Henry Ford qui refuse de vendre des voitures autrement qu’à dominante noire. Celle aussi de la démocratie, qui camoufle les différences sociales entre les domestiques et les bourgeois derrière une uniformité de noir.
Le noir conquiert en effet l’un des derniers bastions de couleurs : les hommes de la haute société. (...)
le Prince de Galles, futur Édouard VII, lance la mode du smoking noir... Ce vêtement, d’abord conçu pour fumer le cigare sans se salir, devient le summum du chic. (...)
En ce XXIe siècle, nous ne sommes toujours pas sortis de ce cycle sombre. La vague colorée des années 1960, récemment remise en lumière par le film Lalaland, suivie des hippies et des années 80 multicolores, s’est révélée n’être qu’une parenthèse. Ce constat va bien au-delà de la mode homme. « On est à trois voitures sur quatre dans le monde qui sont grises, noires ou blanches, explique Jean-Gabriel Causse. En 1956, c’étaient trois sur quatre qui étaient rouges, vertes ou bleues ».
À côté du noir, le bleu s’est abondamment déversé dans la garde-robe masculine. Le jean en est le symbole. (...)
Valeurs protestantes obligent. Le bleu a été épargné par les foudres des prédicateurs de la Réforme. Le port de ce vêtement bleu par la jeunesse a néanmoins été perçu, à ses débuts, comme une forme de rébellion. Depuis, il s’est tellement répandu et banalisé qu’il revêt une forme de neutralité, à l’instar du noir au XIXe siècle. « Aujourd’hui, regardez les groupes d’adolescents dans la rue, en Europe : ils forment une masse uniforme et... bleue », écrit Michel Pastoureau. (...)
avec la cravate qui tombe progressivement en désuétude, l’homme en costume perd l’opportunité d’ajouter une touche de couleur vive. Pourtant, les choses pourraient évoluer. « Les couleurs ont tellement régressé que ça ne peut que rebondir, explique Jean-Gabriel Causse. D’autant que toutes les études démontrent que porter de la couleur, c’est porter de la vie. »
Concrètement, un phénomène est à l’œuvre. De la Silicon Valley émane une vague qui décontracte les hommes au travail. Dans les start-ups, les costards n’ont plus la cote. T-shirts et baskets remplacent vestes de costume et chaussures sombres de bureau. Or, ces vêtements moins classiques s’accordent bien souvent avec le port de couleurs.
C’est notamment par ce biais que les garde-robes masculines pourraient progressivement reprendre des couleurs. (...)
Mais le cycle des couleurs avance à une vitesse paléontologique. Hommes amateurs de couleurs, armez-vous encore d’un peu de patience...