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Marie-Claude Saliceti
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Le Monde Diplomatique
Mythologie du front républicain
Article mis en ligne le 22 mai 2015
dernière modification le 17 mai 2015

Le duel entre les candidats socialiste et frontiste lors du second tour de la législative partielle du Doubs, le 8 février dernier, s’est conclu par l’échec du Front national, qui a pourtant mobilisé une bonne partie des électeurs de droite. Une nouvelle fois, les dirigeants politiques se sont focalisés sur l’opportunité d’un front républicain. Et si celui-ci n’avait jamais existé ?

Depuis quelques années, la vie politique française a beaucoup tourné autour de la question du front républicain. Le développement de ce concept est concomitant de la résurrection politique du Front national (FN), après sa traversée du désert, entre 2002 et 2010, durant laquelle la droite unie au sein de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) a exercé une concurrence efficace. Il renaît à chaque succès électoral du FN. Fort confus, il renvoie à une mythologie plutôt qu’à un débat rationnel et factuel.

Pour comprendre l’expression même de « front républicain », quelques rappels historiques sont nécessaires. Son emploi contemporain suggère en effet qu’il existerait une tradition consistant, pour les partis « républicains », à appeler à battre les partis « antirépublicains ». Il n’en est rien. (...)

Il existe en revanche dans l’histoire politique française une coutume établie, bien qu’elle n’ait pas toujours été respectée et que les modalités de sa mise en œuvre aient varié en fonction des modes de scrutin. Il s’agit du « désistement républicain » : l’engagement que prennent les uns envers les autres les candidats du camp républicain (c’est-à-dire, dans les années 1880, des gauches (4)) de se retirer au second tour en faveur du mieux placé d’entre eux. S’il a bien pour objet jusqu’en 1914 de garantir la République lorsque son existence est en jeu, il devient par la suite une simple forme de solidarité électorale des gauches face au camp de la réaction. Bon an mal an, celle-ci subsiste jusqu’à aujourd’hui, portée par le mode de scrutin majoritaire à deux tours qui prévaut sous la Ve République.

La question du front républicain émerge dans la seconde moitié des années 1980, face aux succès électoraux du FN. L’expression elle-même semble avoir resurgi en 1989, à l’occasion d’élections partielles (...)

Les termes du débat se répètent de manière cyclique. A gauche, le référent antifasciste et l’espoir d’une réciprocité plaident pour l’appel au front républicain, alors que la condamnation des options politiques de la droite, de son rapprochement avec l’extrême droite ainsi que les doutes quant à sa volonté de « renvoyer l’ascenseur » conduisent à le refuser. A droite, les centristes mettent en avant les valeurs communes, socle d’un refus partagé de l’extrême droite, tandis que la droite plus « musclée » considère qu’appeler à voter à gauche, voire accepter ses voix, la conduirait à perdre ses électeurs au profit du FN. (...)

C’est que, dans les années 1980 et 1990, la complaisance voire des formes d’alliance avec le FN ne sont pas rares à droite. La fusion entre les listes du RPR et du FN à Dreux lors de l’élection municipale de 1983 permit à ce dernier de participer à la gestion d’une municipalité pour la première fois. En 1986, des élus frontistes deviennent vice-présidents de plusieurs régions dirigées par la droite. En 1988, un accord de désistement réciproque en faveur du mieux placé est conclu après le premier tour entre le RPR, l’Union pour la démocratie française (UDF) et le FN dans le Var et les Bouches-du-Rhône.

Certains à gauche n’ont pas été en reste pour favoriser ce parti, quoique moins ouvertement. Du coup de pouce du président Mitterrand ouvrant l’accès à la télévision publique à M. Jean-Marie Le Pen à la duplicité de Gaston Defferre suscitant la liste protofrontiste « Marseille Sécurité » lors de l’élection municipale marseillaise de 1983, en passant par l’instauration du scrutin proportionnel pour les élections législatives de 1986 afin d’avoir un groupe FN à l’Assemblée, de nombreux indices témoignent de ce que le PS a espéré profiter de la renaissance de l’extrême droite. Dès juin 1984, Pierre Bérégovoy n’avait-il pas déclaré : « On a tout intérêt à pousser le Front national, il rend la droite inéligible. C’est la chance historique des socialistes » ? (...)

L’ambiguïté de la notion de front républicain tient à ce qu’elle mobilise l’imaginaire des « valeurs de la République », c’est-à-dire un référent d’ordre moral, là où en réalité les positions adoptées sont ajustées aux intérêts politiques de ceux qui les prennent. Ceux-ci sont de deux ordres : le strict bénéfice électoral, d’une part ; les enjeux internes des formations, d’autre part. (...)

Le plus surprenant n’est pas que des discussions aient lieu sur l’attitude stratégique à adopter face au FN, mais la manière dont le « Front républicain » — avec un F majuscule — s’est imposé comme mythe de la vie politique. Chaque fois qu’il revient sur la scène politique, il est fait référence, plus ou moins ouvertement, à une forme d’âge d’or durant lequel il aurait prévalu alors qu’en réalité il n’a jamais existé. On peut, tout au plus, constater l’existence, et la consolidation après 1998, d’une forme de « cordon sanitaire » qui exclut les alliances explicites avec l’extrême droite — même s’il a connu ici ou là certains accrocs. (...)

Le mythe du front républicain permet d’éclairer des situations politiques chaotiques, face auxquelles il n’existe bien souvent aucune bonne solution pour les acteurs impliqués. Il permet en outre de justifier des revirements politiques, au nom de l’impératif supérieur de la lutte contre le FN. Pour celui qui le mobilise, il offre l’occasion de se placer automatiquement dans le camp du bien, de la République et de ses valeurs, sans avoir à préciser ce que signifient concrètement ces référents, puisqu’il est entendu que l’extrême droite n’en relève pas.

Rien ne permet d’établir — ni d’ailleurs de réfuter — l’efficacité électorale de la stratégie de ce front républicain. (...)

Au fond, le débat traduit aussi l’ambivalence de la situation du FN dans le champ politique français : à la fois central et marginal, insider et outsider. Il reflète aussi les ambiguïtés du recours au vocable « République », qui est à la fois camp (ceux qui sont pour, ceux qui sont contre) et champ (donc cadre des affrontements), et ne peut être une cause à défendre qu’à condition de se voir doté d’un contenu précis et explicite. Mais celui-ci peut-il vraiment être partagé de l’extrême gauche à l’UMP ?