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La Rotative
Mort d’Angelo Garand : la contre-enquête de Didier Fassin
Article mis en ligne le 10 juin 2020
dernière modification le 9 juin 2020

Dans « Mort d’un voyageur. Une contre-enquête », le sociologue Didier Fassin, notamment connu pour son travail sur la police [1], revient sur la mort d’Angelo Garand, tué par les hommes du GIGN en mars 2017.

« Toute spécifique que soit cette histoire, elle n’en révèle pas moins des traits fondamentaux des institutions répressives de l’État et du traitement punitif des voyageurs : elle n’est pas simplement un fait divers. »

Le 30 mars 2017, une équipe de l’antenne GIGN de Tours envahit la ferme de la famille Garand pour interpeller l’un des fils, Angelo [2]. Caché dans une remise, il est abattu de cinq balles. Les gendarmes, d’abord mis en examen pour « violences volontaires avec arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner », bénéficieront finalement d’un non-lieu : « légitime défense ».

Contacté par la famille Garand dans le cadre du combat mené pour qu’un procès ait lieu, le sociologue Didier Fassin s’est penché sur l’affaire. Il a pu rencontrer un certain nombre de protagonistes, et accéder à des documents clés : rapport d’autopsie, analyse balistique, procès-verbaux d’auditions... En confrontant méthodiquement les données à sa disposition, en croisant les récits, il expose de manière éclatante les zones d’ombre qui entourent la mort d’Angelo.

Si Angelo était debout face aux gendarmes, comment se fait-il que la trajectoire des balles soit descendante, ce qui suggère que les tireurs étaient au-dessus de la victime ? Si, comme ils le prétendent, les gendarmes ont d’abord tenté de maîtriser Angelo à mains nues, pourquoi ne retrouve-t-on aucune trace attestant l’existence d’une lutte ? Angelo criait-il, comme le prétend un gendarme, ou était-il silencieux, comme l’affirme un autre ? Pourquoi les contradictions entre les récits des gendarmes n’ont-elles pas été prises en compte, alors que les témoignages des proches présents à quelques mètres de la remise où Angelo a été abattu ont été systématiquement écartés ? Pourquoi la déclaration du médecin appelé sur les lieux affirmant à son collègue que « le gars n’était pas armé » n’est-elle pas retenue ?

En procédant à une lecture rigoureuse de l’ordonnance de non-lieu qui disculpe les gendarmes, Fassin montre comment tous les faits pouvant contredire la version des gendarmes sont écartés afin de parvenir à la conclusion souhaitée : les tireurs ont bien agi en état de légitime défense. (...)

Au-delà de ce travail méticuleux d’analyse des faits et des documents à sa disposition, Fassin expose les mécanismes ayant conduit à la mort d’Angelo et au non-lieu : les préjugés qui frappent les voyageurs ; la multiplication des unités d’intervention type GIGN, qui conduit à ce qu’elles interviennent dans des situations sans lien avec leur objet initial (prises d’otages, actes de terrorisme...) ; la hiérarchie des crédibilités et la force des affinités, qui conduit la justice à privilégier les témoignages des gendarmes à ceux des voyageurs.

Alors que les tribunaux français s’apprêtent à enterrer définitivement les recours de la famille Garand [3], la contre-enquête de Fassin propose d’aller au-delà de cette vérité judiciaire. Elle rend justice à la victime et à ses proches, en leur accordant la dignité dont les ont privés le racisme qui frappe les voyageurs et la mécanique implacable de l’impunité policière.