Face à Trump et Le Pen, aux « fake news » et aux discours déclinistes, les « libéraux » et les conservateurs doivent s’entendre sur l’essentiel, et sur les combats communs à mener.
Nous paraissons entrer à nouveau dans de sombres temps : les massacres en Syrie, au Yémen, au Soudan du Sud, en Birmanie et ailleurs dont nul n’entrevoit la fin, le redémarrage depuis plusieurs mois d’un conflit de forte intensité en Ukraine portent la marque d’une indignité mondiale.
Mais ce signe traduit aussi une érosion plus fondamentale : celle du combat pour la liberté. Les premiers mois de Trump à la Maison Blanche, les haines que la campagne du Brexit a réveillées, la montée de l’extrême droite en Europe –illustrée par la présence, pour la deuxième fois, du Front national au second tour de l’élection présidentielle en France– et aux États-Unis donnent l’impression d’un reflux des espoirs que la rationalité avait apportés. Ils s’ajoutent non seulement à la propagation de contre-vérités sur Internet, mais aussi aux discours apocalyptiques ou exagérément déclinistes. De fait, l’assaut porté contre la liberté est autant interne qu’externe.
Monstrueux dos-à-dos et résistances (...)
Les forces de la liberté résistent donc et beaucoup se joindront assurément au combat dans les mois et les années à venir. Pour autant, il n’est pas certain que ce combat puisse être aisément gagné sur le long terme, en large partie parce qu’il ne peut être uniquement une lutte pour la liberté et la défense des droits et des valeurs fondamentales propres à toute société démocratique. Tel est le paradoxe dans lequel il tient. L’amour de la liberté ne se suffit plus à lui-même.
Liberté, autorité et inégalités
Pour le dire sans détour, il est loin d’être assuré que la liberté soit l’une des valeurs cardinales auxquelles une grande partie de la population des pays démocratiques soit attachée –ou plutôt, cette liberté n’a pas la même acception chez ses différentes composantes. Ils ne lui associent pas la défense des droits, la recherche libre et discursive du vrai et l’émancipation. Précisément, soit la question de la vérité, qui est aussi une valeur, ne leur importe pas ; soit ils perçoivent la vérité comme simple produit de leur libre-arbitre. « Leur » liberté revêt les couleurs de la domination sur les autres, y compris dans la licence de bafouer, d’humilier et parfois de tuer, comme on l’a vu avec la complaisance envers la plus grande opération criminelle du XXIᵉ siècle en Syrie.
Le risque le plus préoccupant à moyen terme, comme l’éditorialiste Nick Cohen l’a pointé, est d’une certaine manière moins la diffusion de fausses informations que la propension non seulement à les croire mais à les demander (...)
La première origine de ce contournement de la liberté, comme Hannah Arendt l’avait remarqué –et avant elle Tocqueville–, est la disparition de l’autorité, non pas certes celle de cette force autoritaire qui en est dépourvue, mais de l’autorité liée à l’évidence du savoir et de la vérité. La liberté a besoin de l’autorité des faits pour se déployer et non point d’un monde dont « le sous-sol est fondé sur la nuit », pour reprendre les termes de Castoriadis. La liberté infinie des opinions, propre à la démocratie, toujours selon Arendt, ne saurait être licence devant la vérité. La liberté, se confondant avec un libre-arbitre déqualifié, s’écarte de l’idéal d’émancipation noué à la liberté politique.
La seconde de ses causes réside dans les inégalités. N’entendons pas par là que les plus pauvres soutiennent les dictateurs ou les complices des violations des droits. Seulement, les inégalités jettent une suspicion compréhensible sur les élites libérales et conduit à un rejet d’ensemble de ce qu’elles représentent. L’effondrement de l’éducation, et plus précisément des références littéraires et historiques et des outils de façonnement de la pensée logique, crée une double vulnérabilité : du côté de ceux qui ont un accès faible à une éducation de qualité, chez une partie aussi des élites auxquelles fait défaut une pensée historique et qui se réfugient dans la facilité technocratique.
Ce qui manque est la capacité de chacun à se représenter d’abord pour soi ce qu’est la liberté, ensuite au niveau social ce que peut signifier une société libre, enfin au niveau collectif quelles sont les dynamiques qui conduisent à la disparition de la liberté et pourquoi donc il faut aider et soutenir massivement tous les peuples qui luttent pour elle.
Détricotage des normes communes
La troisième raison tient à la concomitance paradoxale de l’accentuation de la globalisation et du détricotage dans l’esprit public des normes communes. (...)
Sur le plan économique, ce furent notamment une transparence accrue dans les pratiques commerciales, la fixation de normes sociales et environnementales, les conventions internationales de lutte contre la corruption et des programmes d’aide massifs en faveur des pays les plus pauvres. Tout ceci est certainement bien imparfait, mais existe. Sur un plan politique, la communauté des règles a eu pour noms la Charte des Nations unies, la Déclaration universelle des droits de l’Homme, les conventions internationales sur le droit de la guerre et sur les réfugiés –ainsi que l’Union européenne dans sa spécificité philosophique mondiale.
Or, tandis que la mondialisation craque sous les coups de boutoir des groupes qui en éprouvent le désastre –fût-il faussement attribué– et de ses adversaires politiques –Trump et Le Pen étant les derniers en date–, les règles de la liberté sont bafouées d’autant plus aisément par ses ennemis qu’elles ont, pour le moins, fait l’objet d’un apprentissage très imparfait. (...)
De la lutte entre deux blocs au combat à trois
Il est primordial de considérer la réalité du combat à conduire. Pendant longtemps, la lutte des libéraux a pu être résumée, sur le plan géopolitique, à la lutte contre l’idéologie communiste et ses représentants terrestres, sur le plan philosophique à l’opposition à la mainmise de l’État sur l’individu. L’effondrement du communisme et le relatif recul de l’autoritarisme d’État ont comme endormi les consciences et entravé la compréhension du nouveau jeu mondial. Certes, des auteurs comme Francis Fukuyama sont revenus avec honnêteté sur leurs théories de la fin de l’histoire et ont bien perçu que la menace pour l’idée libérale n’avait pas disparu. Mais les nouvelles idéologies liberticides, qui ne sont pas moins lourdes que le communisme, méritent une analyse plus détaillée. (...)
Plus que jamais, le combat au nom de la liberté se joue à trois : individu, société et État. L’individu peut être opprimé par l’État ou par la société –parfois par les deux en même temps– ; souvent la société est un rempart contre l’oppression d’État ; parfois aussi l’État et son produit, la loi, peuvent être la meilleure défense contre l’oppression du groupe ou de la « communauté ». Mais il est rare que l’individu, d’abord, dans ce qui fait son individualité singulière, ne soit pas menacé par l’un ou par l’autre, et lui ne menace personne.
Remettre la personne comme sujet libre au centre du projet politique, dans quelque zone du monde que ce soit, est certainement la priorité, car c’est autour de chaque singularité que s’articule le projet de liberté –y compris dans la dénonciation de la servitude volontaire.
L’Internationale de la liberté au-delà des divisions
C’est au moyen d’une remontée aux sources de la liberté que l’Internationale des libéraux doit se comprendre. Elle est doublement internationale. D’abord, parce que la menace contre les libertés est partout, en Occident et dans les sociétés des pays en développement, en terre d’islam comme dans les pays de tradition chrétienne, dans les pays démocratiques et pas seulement autoritaires. Ensuite, parce que l’effondrement du système mondial et la capacité des pays autoritaires à en définir l’ordre du jour font de la défense de la liberté l’enjeu géopolitique premier, inséparable de notre sécurité. Le mouvement pour la « résistance » n’a pas de frontières. Nous devons donc nous unir au-delà des pays et tenir bon sur un projet international commun. (...)
Il existe des combats communs qui l’emportent sur tous les autres. Beaucoup de conservateurs comprennent d’ailleurs qu’il est inconcevable de laisser se défaire des règles essentielles de solidarité qui précipitent les victimes dans les bras des extrêmes. Il est aussi stupide qu’indécent de vouloir conserver des privilèges lorsque les digues de la civilisation peuvent sauter. La gauche peut aussi comprendre que, dans le domaine de l’éducation, un certain conservatisme, marqué par le retour aux grands textes et une discipline de l’apprentissage, est la meilleure route vers l’éducation du plus grand nombre.
Mais il est d’abord essentiel pour les libéraux de distinguer l’accessoire du (relativement) secondaire. Certes, chacun pourra discuter du niveau de redistribution, de contraintes pesant sur l’économie et le marché du travail ou des conditions d’ouverture du marché, et il est probable même que beaucoup convergeront vers un point médian, mais ces sujets restent en partie seconds par rapport aux règles de base de la justice, au droit, aux droits de l’homme et à l’opposition à la brutalisation du monde. Même un sujet aussi sensible que la laïcité doit pouvoir être mis sous le boisseau un instant –ou fondé sur un consensus minimum sur le refus de la discrimination liée à la religion et la condamnation de toute atteinte à la liberté de la personne en son nom.
Être libéral, c’est aussi accepter le compromis, faire de la modération une vertu, opérer la distinction entre la défense de la civilisation et le choix politique provisoire. Moins que jamais il ne s’agira de faire de l’incantation et d’exhorter. Notre travail à nous tous, libéraux, dans les pays les plus divers, consistera à descendre dans l’arène du combat politique, à communiquer auprès de ceux qui ne sont en rien des élites et à les faire entrer de plain-pied dans le jeu politique, à travailler à des réformes concrètes pour couper l’antilibéralisme à la racine.
Loin en somme des objurgations ou de la déploration, l’intellectuel « engagé » –pour reprendre cette antique expression– doit se mettre au service de la liberté. Pour que l’histoire ait un avenir.