
Moins exposé médiatiquement que les routes migratoires de Méditerranée centrale ou de mer Égée, le détroit de Gibraltar est resté un lieu de passage où les soldats marocains jouent le rôle de supplétifs des politiques européennes. Les voyageurs sans visa y vivent de longues périodes d’attente, de violence et de misère. Reportage à Tanger, Ceuta et Melilla.
(...) Sur ce point le plus étroit du détroit de Gibraltrar, à peine 13 kilomètres séparent l’Europe du continent africain. Par temps clair, des hauteurs de Tarifa, on distingue distinctement les côtes marocaines et notamment les reliefs escarpés du Djebel Musa [1] . En à peine une demi-heure par ferry, on débarque au port de Tanger. (...)
Quand certains font Paris/Douala en moins de sept heures, Samuel est bloqué au Maroc après 6 ans sur les routes. Dans le café Najah, où il a ses habitudes, il raconte son odyssée. À l’été 2010, il quitte Douala, capitale économique du Cameroun, et part pour la ville de Maroua, à la frontière avec le Nigeria. Il cherche du boulot, mais la zone se trouve déstabilisée par la secte islamiste Boko Haram. Il décide alors de partir au Tchad. Sans connexion là-bas, il poursuit sa route jusqu’au Mali, où résident quelques connaissances. Il vivote huit mois à Bamako. Puis, il tente de rejoindre des amis camerounais vivant à Nouadhibou (Mauritanie). Sans visa, il est refoulé au Mali. Un policier mauritanien accommodant – moyennant un bakchich – va jusqu’à Bamako récupérer une fausse carte d’identité malienne qu’il vend à Samuel. Quasiment sans ressource, le voyage jusqu’à Nouadhibou l’oblige à emprunter presque tous les moyens de transport existant : charrette à âne, accrochée au chargement d’un pick-up, taxi collectif, bus. Il arrive à Nouadhibou épuisé. À cet instant du voyage, la volonté de rallier l’Europe n’est pas encore claire. Au contraire, après une année en Mauritanie, il opte pour rentrer au pays. Afin de faciliter ses déplacements dans l’espace de la Cedeao [2], un ami guinéen lui permet d’obtenir un (faux) passeport. Il quitte la Mauritanie pour le Mali, en faisant un crochet par Conakry afin de récupérer le fameux sésame.
En chemin, sans trop savoir pourquoi, il modifie son itinéraire. Direction : le Niger. Niamey, Agadez, puis Arlit. Sur la route, entre Agadez et Arlit, « à chaque check-point, les flics te contrôlent, séparent les gens par nationalité et te soutirent quelque chose » et quand tu arrives « tout le monde sait pourquoi tu es là ». (...)