Débattu par le gouvernement, le pouvoir d’achat reste un concept enfermant les citoyens dans une société de consommation. Les penseurs de l’écologie, eux, défendent la recherche de l’autonomie et de l’autosubsistance.
Le pouvoir d’achat est devenu un « mot totem », un fétiche que l’on brandit de manière automatique. Comme il y a peu on parlait sans arrêt de croissance, sans se réinterroger sur ses apories ou ses limites. Aujourd’hui, « le pouvoir d’achat » [1] est sur toutes les bouches et le gouvernement lui consacre en ce moment même un projet de loi. Les décideurs politiques, les délégués syndicaux et les grands patrons le défendent avec ardeur, dans une même allégresse consumériste. Rien ne paraît plus consensuel que les multiples appels qui invitent à l’augmenter.
Pourtant, à l’heure du dérèglement climatique, l’expression soulève de nombreux impensés et crée un certain malaise. En quoi la capacité d’acheter des biens et des services sur un marché pourrait-il résumer l’accès à des conditions de vie dignes et décentes ? Face à la pénurie des ressources naturelles et à l’explosion des prix de l’énergie — une situation inéluctable qui va s’aggraver —, ne risque-t-on pas de gonfler artificiellement nos conditions de vie matérielles, sans prendre en compte les réalités environnementales ?
Les débats actuels sur le pouvoir d’achat nous enferment dans une société capitaliste où l’acte de consommation est devenu l’unique manière de se rapporter au monde et de subvenir à nos besoins. (...)
« Plus de liens, moins de biens »
La notion de pouvoir d’achat nous a peu à peu colonisés, jusqu’à incarner ce que le philosophe Ivan Illich appelle un « monopole radical » [2] : « L’Homme est devenu dépendant des produits industriels et a perdu conscience de sa capacité à satisfaire ses besoins sans consommer ou via des modes de production non industriels », écrivait-il en 1973. André Gorz, lui, déplorait à la même époque que « l’on ne produit plus rien de ce qu’on consomme dans notre société et on ne consomme rien de ce qu’on produit » [3].
Depuis la naissance de l’écologie politique, ces penseurs n’ont cessé de prôner autre chose que l’intégration dans le grand bain du consumérisme. Pour eux, la notion de pouvoir d’achat conforte les individualismes et déconnecte de la Terre. Ils défendent à l’inverse la recherche de l’autonomie et de l’autosubsistance pour ne plus être aliénés à un système économique destructeur.
« Créer, donner, recevoir plutôt qu’acheter »
Ivan Illich parle d’« austérité joyeuse », René Dumont de « socialisme de semi-austérité », André Gorz d’un « principe d’autolimitation » qui permettrait de replacer les besoins « dans la norme du suffisant ». Pour réduire l’invasion marchande, ils promeuvent le développement du don, du partage ou encore la gratuité de certains services : « Créer, donner, recevoir plutôt qu’acheter » ; « Préférer les liens aux biens ». (...)
Dans l’urgence, le gouvernement s’empresse d’octroyer quelques miettes aux plus pauvres, de distribuer de maigres chèques pour subventionner les énergies fossiles ou pour acheter des produits industriels dans les grandes surfaces. Les sirènes du pouvoir d’achat retentissent (...)
« Un tour de passe-passe idéologique pour domestiquer les classes populaires » (...)
On oublie aussi l’enjeu fondamental de la répartition des richesses. « Parler de pouvoir d’achat des Français est une notion abstraite qui masque les inégalités sociales », insiste le professeur au Muséum d’histoire naturelle Luc Semal.
Cela n’a rien d’un hasard. Depuis ses origines, ce concept a été utilisé au service de l’ordre établi. (...)
Une analyse partagée par l’historien François Jarrige : « Derrière le pouvoir d’achat, il y a un côté très paternaliste. On va distribuer des pains et des jeux, satisfaire l’appétit consumériste immédiat pour éviter de poser les problèmes fondamentaux qui nous assaillent de tous les côtés. »
Un outil pour neutraliser la colère sociale (...)
À l’heure actuelle, face aux défis climatiques et sociaux, il paraît nécessaire de rompre avec cet héritage et d’ouvrir un nouvel imaginaire. De nombreuses pistes sont sur la table. (...)