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Le forum sur la biologie de synthèse a été envahi par les chimpanzés du futur
Article mis en ligne le 17 mai 2013

Jeudi 25 avril 2013, une bande de chimpanzés du futur perturbe le Forum de l’Acceptabilité de Synthèse dans les locaux du CNAM à Paris. Banderole, tracts, slogans, déclaration lue au micro, l’opération de manipulation d’opinion tourne court. Dépassés, les organisateurs mobilisent en dernier recours les lycéens présents pour sauver leur pseudo-débat : des jeunes sont appelés à prendre le micro, à poser des questions et à distribuer la parole.

Ce conflit trouble les jeunes : le « bon débat » auquel ils avaient été préparés s’effondrant, ils hésitent entre la défense de l’ordre techno-démocratique en échec et la tentation d’intervenir de façon plus autonome, avec leurs mots, exprimant leurs doutes sur le projet nécrotechnologique que ce pseudo-forum cherche à leur faire avaler.

Un chimpanzé clame : « Nos masques servent à dire que ce forum est une mascarade ; et maintenant la mascarade est finie. Vous, dans cette salle, rentrez chez vous. Informez-vous par vous-mêmes ; parlez avec vos proches, vos voisins, vos amis ».

Une lycéenne lève le bras et crie : « Nous on est obligés, désolée ! C’est notre prof ! » Le chimpanzé lui répond : « Eh bien c’est le moment de vous réveiller. » La lycéenne s’adresse alors à la salle : « Réveillez-vous ! »

Dès le plus jeune âge

Ces lycéens – une classe du lycée Bergson de Paris et une du lycée Maurice Genevoix de Montrouge - ne sont pas venus d’eux-mêmes au CNAM, ils y ont été amenés par l’association « L’Arbre des Connaissances – Association pour la Promotion de la Science et de la Recherche », dans le cadre de son programme « Jouer à débattre ».

Qu’est-ce que cet « Arbre des Connaissances » ? Une association créée en 2004 pour ’« initier les jeunes aux métiers de la recherche » et lutter contre leur rejet des filières d’études scientifiques. Son fondateur, voyez comme les choses sont harmonieuses, est le professeur Ali Saib, actuel coordinateur de l’Observatoire de la
biologie de synthèse et organisateur du pseudo-forum.

Promu recteur par la ministre de la Recherche et de l’enseignement supérieur Geneviève Furioso, Ali Saib applique les injonctions de sa hiérarchie pour « désamorcer les craintes de l’opinion », en mettant en scène les lycéens enrôlés par sa propre association. Ce qui s’appelle optimiser les ressources.

« Jouer à débattre », qui prétend « mettre en valeur le rôle des sciences comme vecteur de formation à la participation citoyenne », choisit ses sujets avec soin. En 2011-12, pour sa première année, le programme a fait plancher des lycéens sur l’Homme augmenté. Cette année, sur la biologie de synthèse.

En plongeant ces jeunes au coeur des technologies convergentes soutenues par les transhumanistes, l’association d’Ali Saib applique les recommandations de tous les lobbies techno-industriels : formater les esprits dès le plus jeune âge. (...)

La prolifération d’initiatives du type de « L’Arbre des connaissances » n’est rien d’autre qu’une réponse technocratique à un problème politique : la méfiance croissante des populations à l’égard des techno-sciences (...)
Comment, après l’amiante, les pesticides, Tchernobyl, les vaches carnivores folles, redonner du crédit aux chercheurs et « réenchanter la science », selon la litanie de Fioraso ?

Par le spectacle d’une pseudo-délibération dont les conclusions, faute de modifier les décisions prises, donneront aux participants le sentiment d’avoir vidé leur sac. Epuisé leurs doutes ou leur colère. Parler soulage, c’est connu. D’une pierre deux coups : dans ces pseudo-forums où « tout peut être dit », sociologues de l’acceptabilité
et communicants récoltent les arguments, les suggestions, les formules des participants, pour peaufiner leurs argumentaires. (...)

Pour jouer à débattre, les lycéens ont été soumis à « une méthodologie innovante » basée sur la « coconstruction », la « scénarisation de débats citoyens », « l’appropriation de la démarche scientifique ». Une méthode désormais appliquée à chaque contestation de projet technologique. Des OGM-vignes de Colmar à l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, la logique de la participation à l’ordre technocratique habite chaque simulacre de débat, chaque dispositif d’acceptabilité.

« Co-construction », « dialogue interdisciplinaire », « réflexivité des acteurs » : on reconnaît dans la grise langue de Pierre-Benoît Joly introduisant le pseudo-forum, le vocabulaire de la démocratie technique théorisée en 2001 par des sociologues de l’innovation issus de l’Ecole des Mines.

Dans leur livre Agir dans un Monde Incertain, Essai sur la démocratie technique, Callon, Lascoumes et Barthes ont formulé les concepts qui, en quelques années, ont colonisé les institutions scientifiques et politiques. (...)

La « démocratie technique », c’est la négation du politique. Et un aveu : la technologie étant la poursuite de la politique par d’autres moyens, seul un simulacre de démocratie peut tenter de maintenir l’illusion d’une participation de tous aux choix collectifs. (...)

En quelques années, ce livre est devenu la bible des décideurs. La chimère politique de la « démocratie technique », bricolée par des experts pour vendre
leurs services à une démocratie « en crise », a créé un fromage pour des chercheurs en sciences sociales, sociologues des « usages » et de l’acceptabilité, et autres fourgueurs de « procédures de dialogue avec le peuple » clés en main.

Elle a produit des budgets, des institutions – tel l’Institut francilien Recherche, innovation, société (IFRIS) de Pierre-Benoît Joly, co-pilote du Forum de l’Acceptabilité de synthèse, et cité dans les remerciements du livre de Callon and Co –, des « conférences de consensus », ou les pseudo-débats publics de la CNDP (Commission
nationale du débat public, dont le simple intitulé signe la victoire des technocrates sur les démocrates).

Cette chimère a contaminé le monde social et la nuée d’associations citoyennistes prêtes à se jeter sur n’importe quel dispositif leur donnant de l’importance et des financements. (...)

Nous avons pris la peine d’enregistrer et de transcrire les échanges animés par les lycéens, une fois le pseudo-débat avorté. Nous avons conservé les passages importants, reproduits verbatim, moins les répétitions et les paroles inaudibles. Les coupes sont signalées par des (…). Prenez le temps d’imprimer et de lire ces dix pages. Prenez le temps d’y penser et d’en discuter, avec vos proches, vos voisins, vos amis. (...)