Ce que l’on appelle « forçage génétique » (ou « gene drive » en anglais) occupe une place médiatique de plus en plus grande. Et pour cause : cette technique vise à générer chez une espèce particulière une modification génétique hégémonique par rapport aux autres individus non modifiés. Les organisations opposées à ce forçage génétique mettent en avant de nombreux arguments, dont la possible modification imprévisible et incontrôlable des écosystèmes, l’utilisation militaire de cette technique, la création de monopoles commerciaux. Et incontestablement, des questions éthiques se posent...
Des questions se posent, et pas qu’un peu...
De nombreux chercheurs émettent des doutes sinon des craintes. Et la première relève de la différence entre le niveau moléculaire du travail au laboratoire et le niveau macroscopique complexe que constitue un environnement complet dont on connaît encore peu – sinon pas – les mécanismes de régulation. Ainsi, Frédéric Simard, entomologiste et directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) souligne que « jamais la lutte génétique ne sera la panacée ! C’est un fantasme. Et c’est dangereux de le faire miroiter. Au laboratoire, cela marche très bien car ce sont tous les mêmes moustiques. Mais les populations de moustiques auxquelles on va s’attaquer dans la nature sont extrêmement polymorphes, variables au niveau génétique ; ce qui leur confère un potentiel d’adaptation absolument fantastique. Et cela sera un écueil à la mise en application ».
Ensuite, ce chercheur estime que des questions se posent quant à la modification génétique elle-même. Il précise : « D’abord à l’intérieur de l’espèce : si le processus s’altère, il peut transformer une autre partie du génome, doper le moustique au lieu de le fragiliser, le rendre résistant aux insecticides ou capable de transporter de nouveaux agents infectieux… Ensuite entre espèces. (...)
Dans l’hypothèse ou le forçage génétique fonctionnerait effectivement, la dissémination dans l’environnement qui lui est inhérente a des implications géographiques pour ETC Group, qui peuvent en faire un « outil de contrôle de l’agriculture, de la sécurité alimentaire et des terres ». Et de lister des risques militaires, commerciaux, de sécurité alimentaire, non traités dans le rapport de l’Académie US.
Pour les risques militaires, ETC estime que le forçage génétique pourrait – et le conditionnel ne relève pas juste d’une vision complotiste comme nous le verrons en fin d’article - par exemple « détruire les récoltes d’un état insulaire en introduisant en douce un forçage génétique ou en insérant un forçage génétique chez un insecte pour délivrer une toxine ». Pour ETC Group, le forçage génétique finira rapidement et inévitablement par « être contrôlé par les puissants acteurs militaires et les décisions seront prises selon des considérations géopolitiques, de sécurité ainsi qu’en fonction d’intérêts commerciaux », expliquant pourquoi la Convention des Nations-Unies sur les armes biologiques s’intéresse au forçage génétique [6]. (...)
Une mobilisation internationale
En décembre 2016, les 194 pays parties à la Convention sur la Diversité Biologique (CDB) vont se réunir à Cancun, Mexique. À leur agenda se trouve la biologie de synthèse. Pour ETC Group, le forçage génétique doit être discuté à cette réunion pour décréter un moratoire sur la dissémination dans l’environnement de tout forçage génétique. Une discussion d’autant plus légitime pour ETC Group qu’au sein de cette convention, le groupe ad-hoc d’experts sur la biologie de synthèse a effectué une mise en garde quant aux risques soulevés. Une demande également légitimée par l’Académie étasunienne des Sciences qui « a identifié la Convention sur la Diversité Biologique et son protocole comme un des organes de gouvernance internationale qui devrait aborder la question du forçage génétique ». Le seul ? Trois autres organes internationaux devraient se saisir de la question selon ETC Group : l’ENMOD (la Convention sur l’interdiction d’utiliser des techniques de modification de l’environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles), le comité des Nations unies sur la sécurité alimentaire mondiale et la Convention sur les Armes Biologiques
Pendant ce temps, en France… (...)