Sans jamais en parler publiquement, le président de la République a écrit à son homologue ougandais pour soutenir les projets de forages pétroliers de la multinationale en bordure d’un des plus grands lacs d’Afrique, ainsi que de méga-oléoducs. À Kampala, l’ambassade de France sert sans réserve le lobbying de Total.
Imaginez 400 puits de forage pétrolier en bordure d’un des plus grands lacs d’Afrique, le lac Albert, dont certains dans le plus vaste et le plus beau parc naturel de l’Ouganda, connu pour ses chutes d’eau vertigineuses et ses hippopotames.
Visualisez ensuite un oléoduc de 1 443 km de long – la distance entre Paris et Rome – qui longerait le lac Victoria, plus grande réserve d’eau douce du continent et source du Nil. Il transporterait sous la terre du pétrole chauffé en permanence à 50 °C pour le maintenir fluide et l’acheminer jusqu’au port de Tanga, en Tanzanie, et ses navires-citernes internationaux.
Ces projets sont en cours de développement par TotalEnergies – le nouveau nom du groupe pétrolier – qui voudrait démarrer la production d’hydrocarbures d’ici à trois ans et demi.
Total possède 56,6 % des champs pétrolifères de « Tilenga », nom inspiré d’appellations locales pour désigner les antilopes. Ses partenaires sont le Chinois China National Offshore Oil Corporation (CNOOC) et Uganda National Oil Company (UNOC), opérée par le gouvernement ougandais. L’exploitation de ces puits à l’ouest du pays et la construction du pipeline géant (baptisé East African Crude Oil Pipeline, ou EACOP) représentent un investissement estimé à 8,2 milliards d’euros par Total, dont la décision finale n’est pas encore prise. (...)
Lors de l’accord de Paris de 2015, les États se sont engagés à limiter le réchauffement climatique « bien en deçà » de 2 °C et « si possible » à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Pour garder une chance de tenir cet objectif, il faudrait laisser dans le sol près de 60 % des réserves de pétrole et de gaz d’ici à 2050, selon une étude parue dans la revue Nature en septembre dernier.
L’Agence internationale de l’énergie, pourtant historiquement favorable aux énergéticiens, préconise désormais l’arrêt de l’exploration de nouveaux sites pétroliers « au-delà de ceux déjà engagés en 2021 » pour limiter la catastrophe climatique. (...)
Face à cela, la multinationale affirme que les développements de Tilenga et EACOP correspondent à sa stratégie de privilégier les exploitations dont « le point mort » économique est bas. (...)
Une plainte a été déposée contre TotalEnergies par six ONG françaises et ougandaises en octobre 2019, au titre de la loi sur le devoir de vigilance. Plus de 30 000 personnes doivent être déplacées pour céder la place aux forages de Tilenga. Et plusieurs dizaines de milliers d’autres habitant·e·s perdront à leur tour l’accès et l’usage de leurs terres en raison de la construction du méga-oléoduc, selon plusieurs enquêtes d’ONG comme les Amis de la Terre et Survie, ou la Fédération internationale pour les droits humains.
Violation des droits de la propriété, atteintes aux moyens d’existence, dégradation des conditions de vie, difficultés dans l’accès aux soins et à l’école : plus de 100 000 personnes en Ouganda et en Tanzanie ont subi des violations de leurs droits, selon leurs rapports. (...)
Et pourtant, l’Élysée soutient et encourage ces projets. En toute discrétion. À la suite de la réélection de Yoweri Museveni à la présidence de l’Ouganda, début 2021, Emmanuel Macron lui a envoyé un courrier de félicitations. Cette lettre aurait dû rester confidentielle. « Nous ne rendons jamais publiques les lettres échangées entre le chef de l’État et ses homologues », assure l’Élysée.
Mais le Centre des médias de l’Ouganda, organe de communication du gouvernement ougandais, en a publié des extraits dans un communiqué, le 1er mai 2021. (...)
Passé inaperçu dans la presse française, il avait été repris par quelques journaux de ce pays de l’est de l’Afrique. On y lit que la signature de la décision finale d’investissement entre l’Ouganda, la Tanzanie et Total concernant l’oléoduc EACOP, « qui permettra l’exploitation et l’exportation du pétrole », sera « une opportunité majeure d’intensifier le commerce entre nos deux pays et de développer davantage notre coopération ». Le président français ajoute : « Vous pouvez compter sur moi pour mobiliser l’expertise et les investisseurs français pour augmenter la présence française en Ouganda. » (...)
Si bien que l’Élysée est à son tour obligé de reconnaître l’authenticité du courrier, en réponse à notre relance : « Il s’agit d’un important projet d’investissement qui implique une entreprise française. À ce titre, il a été mentionné dans des échanges à haut niveau avec les autorités ougandaises. » (...)
Dans une récente « lettre Afrique projets » de Business France, l’agence publique qui accompagne les entreprises françaises dans leurs exportations, on peut lire en juillet dernier des informations sur l’attribution d’un contrat d’ingénierie à un consortium international, concernant le projet Tilenga.
Et Proparco, la filière dédiée au secteur privé de l’Agence française de développement (AFD), publie dans sa revue (premier trimestre 2021) un long article sur « l’approche de Total pour répondre aux enjeux de biodiversité », écrit par deux responsables du groupe pétrolier : son spécialiste biodiversité au sein du département Environnement et sa directrice Environnement et sociétal. Il y est question de Tilenga et du « gain net en biodiversité » qui découlera selon eux des projets pétroliers en Ouganda.
Surtout, à Kampala, l’ambassade de France se démène pour soutenir TotalEnergies. (...)
CamilleEtienne, activiste pour la justice sociale et climatique :
Un projet de Total, supporté par @EmmanuelMacron et son gouvernement qui le décrivent comme une opportunité majeure. pic.twitter.com/lm0NVWfARi
— CamilleEtienne (@CamilleEtienne_) January 15, 2022
Mais la France soutient activement le projet, Macron s'est personnellement engagé à soutenir le projet. Le devoir de vigilance est aussi une exigence politique dont les élus sont comptables. Et pourtant : pic.twitter.com/mJLDbE6mGo
— CamilleEtienne (@CamilleEtienne_) January 15, 2022
Mais la France soutient activement le projet, Macron s'est personnellement engagé à soutenir le projet. Le devoir de vigilance est aussi une exigence politique dont les élus sont comptables. Et pourtant : pic.twitter.com/mJLDbE6mGo
— CamilleEtienne (@CamilleEtienne_) January 15, 2022