
« Dès que l’on devient français, nos ancêtres sont gaulois », a déclaré Nicolas Sarkozy, suscitant un déluge de protestations : nos ancêtres sont bien plus nombreux et divers que « les Gaulois » lui a-t-on fait savoir de partout. Ces protestations sont insuffisantes. Ce sont les termes mêmes du débat qu’il faut dénoncer.
« Nos ancêtres, les Gaulois » : la construction de ce mythe de l’histoire de France a déjà été étudiée. Il est contemporain d’une République qui s’impose sur la base d’un récit glorieux, qui vise à effacer l’humiliation de la défaite face à la Prusse en 1870, et annonce la conquête coloniale célébrée par les Républicains. En tant que mythe, il repose sur la sélection de faits, la célébration de dates, la vénération de héros – tout ce qui favorise les déclarations du type de celles qu’on a entendues dans la bouche de Nicolas Sarkozy, dénoncées par plusieurs historiens comme autant de « contre-vérités ». La construction de ces mythes est bel et bien une « invention ».
Pourtant se limiter à corriger des erreurs historiques sur la base d’un savoir universitaire est une réplique bien faible face à cette déclaration odieuse. Odieuse par ses présupposés assimilationnistes, et donc racistes, car outre s’inventer de nouveaux parents, cette injonction implique celle d’oublier ses parents et ses grand parents, de les rayer de sa mémoire, de faire table rase d’une culture décrétée indésirable.
Il ne suffit pas de rappeler la « vraie » liste de « nos ancêtres », comme l’a d’ailleurs fait bien volontiers Nicolas Sarkozy – consentant à inclure, dans la liste, « tirailleurs musulmans », « harkis » et autres méritants de la République. Car quand bien même on réécrirait l’histoire de France dans un sens plus inclusif, reste à s’interroger sur ce que signifie une histoire rabattue sur « nos ancêtres ».
Ce rapport au passé révèle une obsession de l’identité nationale, un désir maladif de la décrire et de la définir ; or on le sait, depuis le funeste débat sur « sur l’identité nationale », celle-ci est toujours destinée, en 2016 comme en 1930, à servir le but de distinguer les « bons » Français des « mauvais » Français, et à énoncer une liste limitative des « valeurs » et des « modes de vie » acceptables. Le corps politique tente d’imposer des normes à la société, de plus en plus homogénéisée, uniformisée, et donc de moins en moins civile.
Ce tropisme vers « nos ancêtres » repose sur une vision anti-démocratique, un mépris pour les droits individuels, qui consistent à dicter aux individus la nourriture, les vêtements, les lectures ou encore les croyances qu’ils doivent adopter. C’est une logique totalitaire mais aussi fascisante (...)