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Marie-Claude Saliceti
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IRIN - nouvelles et analyses humanitaires
La logique génocidaire de la « classe armée » du Soudan du Sud
Article mis en ligne le 30 novembre 2016
dernière modification le 29 novembre 2016

La guerre civile sud-soudanaise a commencé en décembre 2013 lorsque le gouvernement installé au pouvoir par des médiateurs extérieurs pour diriger le plus jeune État du monde, a perpétré un nettoyage ethnique dans la capitale, Juba.

L’expérience politique sud-soudanaise aura duré deux ans et demi. Son effondrement sanglant se poursuit encore aujourd’hui. Cette calamité, qui se produit au ralenti, est comparable avec n’importe quelle autre crise dans le monde.

À la mi-novembre, Adama Dieng, le Conseiller spécial des Nations Unies pour la prévention du génocide, a mis en garde contre un risque de génocide au Soudan du Sud. Cette attention soudaine est justifiée, mais elle arrive tardivement. Certains disent que le bilan des morts au Soudan du Sud rivalise avec celui en Syrie. Mais les atrocités décrites dans la région sud-soudanaise de l’Équatoria — les corps carbonisés dans les villages incendiés, les viols collectifs, la dépopulation comme instrument de guerre et les violences politiques à l’encontre de blocs ethnopolitiques subjectifs — caractérisent la guerre depuis le début.

Au départ, de nombreux observateurs ont tenté de minimiser la nature ethnique hideuse de la guerre au Soudan du Sud. Les nouvelles préoccupations au sujet d’un potentiel génocide risquent de renverser cette tendance et de présenter la violence comme essentiellement ethnique, et non politique. Or les deux visions sont erronées. Dans un Soudan du Sud où la puissance politique provient d’enclaves ethniques mobilisées, politique et ethnopolitique se confondent. Les tensions ethniques sont en outre politiquement motivées par la logique de « roi de la montagne » qui prévaut dans ce processus de construction de l’État.

Cette année, j’ai vu des responsables d’une milice de défense shilluk enseigner des chants anti-Dinkas à leurs nouvelles recrues après que le gouvernement eut annexé certaines de leurs terres traditionnelles à l’État dinka voisin. J’ai atterri à Wau, une ville provinciale dont la population a toujours été relativement hétérogène. Les rues désertes étaient patrouillées par des soldats dinkas et une milice dinka venait tout juste d’incendier un quartier fertit pour venger une attaque menée par des rebelles fertits. Dans un centre de recherche médicale abandonné au fin fond des forêts de l’Équatoria occidental, j’ai entendu un leader rebelle zandé railler le gouverneur zandé en le décrivant simplement comme un « Dinka » — la pire des insultes selon lui.

Origines

La guerre ethnopolitique sud-soudanaise est due aux diverses failles de l’accord de paix global de 2005. Celui-ci a installé un parti à la fois non représentatif et ethniquement divisé, le Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM, selon le sigle anglais) à la tête d’un futur pays qu’il n’a jamais réellement réussi à conquérir. De nombreuses milices sud-soudanaises, certaines plus représentatives des divers groupes politiques que d’autres, se sont battues contre le SPLM pendant toute la durée du conflit. Mais les médiateurs de l’accord ont sacré le mouvement comme vainqueur de la guerre. (...)

au Soudan du Sud, l’ethnicité prime la citoyenneté. Dans ce contexte, il est évident que le Soudan du Sud, avec son régime ethnocratique qui peine à exercer son pouvoir sur un pays militairement divisé, offre un terreau particulièrement fertile pour les atrocités de masse. (...)

La guerre est de plus en plus existentielle. Si nous devons tirer une leçon des atrocités de masse qui se sont produites par le passé, c’est qu’il faut se méfier de ceux qui sont désespérés, et non pas seulement de ceux qui sont forts. À l’heure actuelle, toutes les parties au conflit sud-soudanais s’affaiblissent et deviennent de plus en plus vulnérables.

La crise ethnopolitique sud-soudanaise exige une solution ethnopolitique. Il ne suffira pas d’organiser un nouveau scrutin à sélection unique entre les représentants des factions armées pour résoudre ce conflit. Les Sud-Soudanais ne déposeront pas non plus les armes avant que la crise politique ne soit résolue. Si l’on assume que l’État doit être construit « par le haut » en suivant des modèles utilisés ailleurs et qui se sont soldés par des échecs, alors on est confronté au problème de l’œuf et de la poule, car tant qu’il y aura crise politique il y aura des groupes armés et tant qu’il y aura des groupes armés, il y aura une crise politique. Les Sud-Soudanais ont voté pour la libération. Or ils se retrouvent aujourd’hui pris dans une spirale de violence. Leur pays sombre peu à peu dans une lutte ethnopolitique cruelle pour le contrôle d’un centre créé par les médiateurs de paix et les agents de construction de l’État. Les Sud-Soudanais sont nombreux à fuir. D’autres ne veulent pas ou ne peuvent pas partir. Le monde se contentera de regarder.
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