
Le thème est bien connu : dans notre pays, il y aurait d’un côté les « entrepreneurs » du secteur privé qui ne comptent pas leurs heures pour « créer des richesses » et des emplois, ne devant leurs revenus qu’à la force de leur travail, et de l’autre les fonctionnaires, fardeau budgétaire terrible pour la société, qui ne produisent rien d’autre que du service public déficitaire et peu performant. D’un côté un apport, de l’autre un coût. Or, rien n’est plus faux
désormais, le secteur privé coûte au contribuable bien plus cher que nombre de services publics. Car chaque année, l’Etat dépense 157 milliards d’euros en subventions, crédits d’impôts et exonérations de cotisations au profit des entreprises privées de toutes tailles et de tous secteurs. C’est deux fois le budget de l’Education nationale, et cela représente 30% du budget de l’État en 2021.
157 milliards par an. De quoi parle-t-on ? De dispositifs qui réduisent les cotisations patronales payées par les entreprises, pour commencer. (...)
Vient ensuite la baisse pérenne de cotisations sociales, mise en place en 2019 en remplacement du CICE (pour 20 milliards par an), qui exonère de cotisations jusqu’à 2,6 SMIC. Ensuite, il y a des crédits d’impôts comme le Crédit impôt recherche (CIR), mis en place dans les années 1980 puis sans cesse étendu et simplifié, qui donne des crédits d’impôt aux entreprises qui déclarent des dépenses de recherche et développement (quelles qu’elles soient) et le Pacte de Responsabilité, un ensemble de crédit d’impôts voté sous la présidence de François Hollande. Chaque gouvernement, depuis le début des années 2000, a ajouté des dizaines de milliards d’euros transférés des ménages (les contribuables) vers les entreprises. (...)
Toutes les études, y compris ministérielles, sur les effets de ces 140 à 200 milliards d’euros annuel dépensés pour les entreprises privées, montrent que les effets sont faibles voire inexistants. Le dernier rapport en date, celui de l’Institut de Recherches Economiques et Sociales (IRES), n’y va pas par quatre chemins : “L’efficacité des allègements du coût du travail se trouve sans doute ailleurs : dans le soutien apporté aux marges des entreprises”, nous dit-il… et ces marges, les entreprises en font bien ce qu’elles veulent. Et ça n’a pas servi à créer de l’emploi, ni à relocaliser notre industrie, mais bien à augmenter les dividendes des actionnaires.
Ces 25% du budget de l’État dépensés chaque année, nous n’en voyons pas la couleur. Ils sont absorbés ailleurs. Et on appelle cela « l’économie de marché », « la loi du marché », « le capitalisme globalisé » ? La vérité, c’est que nous subventionnons les entreprises privées à hauteur de 10 milliards d’euros par an en 1980, nous renseigne ce même rapport, contre au moins 140 milliards en 2021. (...)
Ce niveau de dépense publique amène de nombreux commentateurs à dire que la France n’est pas un pays libéral, que l’étatisme y est très présent, et que nous aurions donc tort de parler, comme nous le faisons régulièrement dans nos colonnes, de “néolibéralisme” pour qualifier les politiques menées depuis trente ans.
Le néolibéralisme n’est pas la non-intervention de l’État. C’est une intervention massive de l’État pour aider le capitalisme à fonctionner mieux et plus fort. (...)
l’État dépense un quart de son budget pour les entreprises privées, mais ne cherche à obtenir aucun contrôle sur elles. (...)
Les directions d’entreprise agissent de façon rationnelle : on leur donne de l’argent public sans conditions et elles en font donc ce qu’elles veulent. Et ce qu’elles veulent, c’est enrichir leur propriétaire, car c’est ainsi que le capitalisme fonctionne depuis ses débuts. L’État, par contre, agit de façon complètement irrationnelle (si du moins son objectif était de ne pas gâcher l’argent du contribuable) : il donne ses dizaines de milliards à des tiers sans leur demander des comptes sur leurs utilisations. (...)
le rapport de l’IRES l’explique : ces multiples réductions d’impôts et de cotisations évoquées plus haut, que le rapport se permet de nommer des « béquilles du capital », « créent une sorte d’accoutumance, de mise sous oxygène des entreprises, décourageant l’investissement en rendant moins pressant un renouvellement des équipements productifs susceptibles d’améliorer la productivité du travail. Ce faisant, ces politiques contribuent, à leur insu peut-être, à entraver finalement la compétitivité des firmes, ce qui justifie « en réponse » de nouveaux dispositifs d’aide et de nouveaux efforts de modération salariale… ». (...)
C’est pourquoi les organisations patronales comme la CPME ou le MEDEF en redemandent toujours plus. (...)
Le patronat, pire assisté de France ? Assurément, si l’on considère la part du budget de l’État que nous dépensons pour lui. Un quart de notre budget est consacré à ces multiples aides aux entreprises privées contre 3,2% à la solidarité, l’insertion et l’égalité des chances. Alors, qui sont les parasites ?