Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Le Grand Continent
La frontière
#migrants #Briançon #frontieres #frontex
Article mis en ligne le 18 juin 2023

« C’était une chose à laquelle il n’avait jamais vraiment pensé. Une ligne invisible. Pour eux, c’était tout. C’était presque comme s’il y avait deux catégories d’humains, pensa-t-il. Ceux qui peuvent, et ceux qui ne peuvent pas. »

Pour la première fois en français, nous publions les bonnes feuilles du dernier livre de Ben Judah, This Is Europe.

10. Col de l’échelle

Être sauveteur, cela n’avait rien d’évident.

Les appels arrivaient généralement au milieu de la nuit. Ou au milieu du dîner. Ou quand il était fatigué. Simone n’était jamais tout à fait prêt. Il travaillait depuis des années comme volontaire pour les sauveteurs piémontais, mais cela demeurait épuisant. C’était difficile de courir jusqu’en haut des collines. Difficile de retrouver des randonneurs perdus, des cyclistes blessés ou des cueilleurs de champignons égarés et apeurés.

Il n’avait surtout jamais fait de vrai sauvetage. Un sauvetage de haute montagne.

Un sauvetage avec des avalanches ou des glissements de terrain.

Pour une raison inconnue, il ne recevait jamais d’appel lorsqu’il était là-haut.« J’habite à Turin, et je reçois ces appels. »

Pourtant, il était difficile de croire que les montagnes fussent pleines de morts. Mais ce n’étaient pas des rues, ce n’étaient pas des attractions.

Les Alpes étaient comme elle avaient toujours été. C’est pour cela qu’il les aimait. (...)

C’était toute sa vie. Il l’avait construite autour de tout cela. La photographie. L’écriture. Le service comme volontaire. Il y était presque tous les jours.« Je ne peux pas vivre trop longtemps loin de cet air. »

Il garait sa voiture à Melezet, au pied du ravin. Chaussait ses skis, commençait l’ascension. (...)

Escalader cette montagne, puis traverser les tunnels d’hiver ? Même un rat aurait du mal. C’est tout simplement impossible. »

On le sent encore, quand on monte plus haut. Jusqu’à cette minuscule chapelle, une grotte à demi, presque un clapier ; Notre Dame de Bonne Rencontre. On le sent en entrant. Quelque chose de dur et de désespéré. Parce que la peur de la montagne habite ce lieu : la chapelle est remplie de cierges, de madones, de chapelets et d’offrandes de fleurs ; les murs voûtés sont couverts d’ex voto remerciant la Vierge d’avoir sauvé ou assisté des personnes perdues dans la neige.

« C’est une montagne qui tue. » (...)

Mais cet hiver-là, quelque chose changea.

Il commença à voir des vêtements — polaires, sweats à capuche, pull-overs, jetés dans la neige — accrochés aux branches, sur le bord du chemin. Des traces de pas humaines qui faisaient un cercle. Ou bien une paire de chaussures, ou un Nike isolée, retournée sur le sentier — celui qui montait là-haut, jusqu’au Col de l’Échelle. Simone ne pensa tout d’abord rien. (...)

Rien à part que c’était étrange.

Puis il commença à les voir. Traînant sur les trottoirs des routes de montagne, plissant les yeux face à des écrans de mauvais smartphones, essayant de trouver leur chemin. Puis il les voyait de nouveau. Lui était à skis, à mi-chemin de la pente, et eux passaient, en baskets, en sweats à capuche, dans des polaires toutes fines. Des Africains.

Ce sont des réfugiés, ou quelque chose du genre, lui dit-on au bar.

Des demandeurs d’asiles, qui n’ont pas le droit de travailler en Italie tant que leur demande n’a pas été approuvée. Alors ils essaient de passer en France.

Il discutait avec les sauveteurs en montagne, quand tout à coup cela lui apparut : ce qu’on voyait à la télévision était soudain ici. Mais que diable pouvaient-ils faire dans ces cols ?

Des policiers dans chaque gare et à chaque poste-frontière sont là pour les prendre. Ils ne sont pas autorisés à voyager librement en Europe. Donc ils essaient de traverser les montagnes.

Mais le Col de l’Échelle ? dit-il. C’est infranchissable !

Oui mais, tu vois, c’est la faute de leur téléphone, ils se font duper quand ils voient l’image sur l’écran.

Ils tapent l’itinéraire piéton sur Google Maps, et le chemin paraît plat et facile.

Certains sauveteurs avaient même entendu parler d’une app. Quelqu’un la leur vendait dans les camps de migrants : le chemin vers la France. Et les vêtements ? Simone savait déjà, mais il posa tout de même la question.

Si tu ignores la haute montagne, dès que tu commences à marcher, tu as chaud, tu transpires. Là, tu peux commettre une erreur fatale. Parce que tu ignores aussi que dès que tu t’arrêteras plus de cinq minutes, tu te mettras à geler. Hypothermie.

Les sauveteurs buvaient en silence. C’était l’un de ces restaurants de Melezet qui sentait le pin. Un endroit qui avait une atmosphère de refuge. (...)

« Ce n’est pas longtemps après ça qu’ils ont trouvé Mamadou. »

« Ils l’ont trouvé juste après la frontière, du côté français. » Ses jambes avaient gelé jusqu’aux genoux ; il marchait en pleurant.

Cet homme venait du Mali.

S’il pleurait quand il le trouvèrent, c’est parce qu’il avait tenté la traversée du Col la mauvaise nuit. Ils étaient deux amis. Ils avaient grimpé et trimé pour avancer dans une épaisse couche de neige, mais, peu avant la chapelle, ils avaient glissé dans un grand trou. Il neigeait, il faisait nuit, et ils s’accroupirent en tenant leurs genoux, s’y cramponnant pour ne pas s’endormir, attendant la lumière, essayant de tenir. Voilà ce qui arriva.

Le matin les trouva encore en vie. Ils utilisèrent le peu de forces qu’il leur restait à s’extraire de là. Mais l’ami de Mamadou ne pouvait pas continuer, et il s’effondra. Mamadou, dit-il en lui donnant le numéro de téléphone de sa mère, appelle-la, dis-lui que je suis mort ici. Mais toi, continue.

La lumière était dorée ce matin-là. Il fut retrouvé par une femme qui faisait du chien de traîneau, abîmé dans les larmes. Seul. Comme un fantôme du passé, ou peut-être du futur. Trois jours après, on l’amputa d’un pied qui avait complètement gelé.

« C’est cet épisode qui a vraiment déclenché l’alerte dans les vallées alentour. » Il y en eut alors de plus en plus. (...)