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La crise permanente
La Crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps Myriam Revault d’Allonnes Éditeur : Seuil
Article mis en ligne le 12 janvier 2017
dernière modification le 6 janvier 2017

Myriam Revault d’Allonnes est philosophe, professeur émérite des universités à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Dans La crise sans fin, elle se donne pour objectif d’analyser le concept de crise à la lumière de l’histoire de la philosophie en soulignant sa métamorphose puisqu’elle est passée d’un statut singulier spécifique à un domaine (médecine, économie, etc.) de caractère exceptionnel à une institutionnalisation et à une généralisation.

Ce renversement est, en réalité, une métaphore qui ne traduit pas seulement un phénomène objectif, mais témoigne d’une expérience vécue. Elle est, en quelque sorte, un symptôme de l’homme contemporain, manifestant sa difficulté à s’orienter vers le futur. La modernité, en effet, car elle trouve ses origines dans sa volonté de s’arracher au passé et à la tradition, a dissous les anciens repères de la certitude à partir desquels il comprenait et interprétait le monde. L’incertitude régit son univers qui a chassé de celui-ci la croyance au progrès et l’esprit de conquête. On ne parle, en effet, plus des crises, mais de la crise. On passe d’un univers orienté par une téléologie et possiblement susceptible de s‘arracher à la crise vertu des certitudes qui l’animent à une époque qui place dorénavant celle-ci sous la gémellité augurale de modernité : le relativisme et l’incertitude. La crise va s’institutionnaliser à tel point qu’elle va devenir le milieu et la norme de notre existence. De là point un problème : si elle est permanente, ne remet-elle pas en cause sa nature ? (...)

La Krisis des Grecs souligne que le contexte est lié à une expérience du temps. Elle a, en effet, la même racine que krinein, signifiant l’interprétation du vol des oiseaux, des songes au choix des victimes sacrificielles. L’enjeu est de choisir et de décider. Originellement, la crise s’inscrit dans le domaine de la santé. Le corollaire est que le médecin peut décider du traitement des malades. La modernité appréhende la crise sous sa gémellité augurale de l’incertitude et de l’indétermination. Dès lors il semble qu’il n’y ait plus de sortie possible. La crise, en réalité, est une métaphore. Elle exprime, au fond, la difficulté du monde contemporain à orienter son futur. (...)

La rupture déclarée avec le passé, les traditions et ses fondations oblige la modernité à trouver ses fondements en elle-même. Avec elle naissent un nouveau type de légitimité et une expérience inédite du temps. La modernité est, en effet, dans logique autoréférentielle et dans une dynamique d’auto-institution. À ce titre la société politique rompt avec les transcendances d’antan dans la mesure où il n’existe plus de théorie de droit divin qui assignait la souveraineté à une origine divine (nulla potestas nisi a Deo). Dès lors qu’il n’y a plus aucune extériorité à l’homme dans la justification du pouvoir, le nouvel acte fondateur sera le contrat social.

Myriam Revault d’Allonnes met en évidence que la modernité ne pose plus la crise comme un symptôme de la contemporanéité ou un accident contingent. Elle est constitutive de l’expérience du temps moderne et de l’histoire. Néanmoins le statut de crise n’est pas aussi simple et ne peut se réduire à cette dimension. Elle doit s’analyser aussi comme un moment d’un développement dialectique qui articule le continu et le discontinu. (...)

La conclusion est une ouverture prenant acte du caractère inachevable et inclôturable de notre temps. La modernité, en ce qu’elle s’exprime par son absence d’univocité, est en syntonie et congruence avec la crise actuelle. Les difficultés de l’homme moderne face à l’incertitude qui régit son monde l’invitent à choisir entre la cage d’acier et la brèche d’un temps à partir duquel il pourra choisir de créer du sens et produire de l’histoire.