Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Finance Watch
La création monétaire – un service public entre des mains privées
Par Fabien Hassan, contributeur invité
Article mis en ligne le 21 novembre 2014
dernière modification le 15 novembre 2014

La façon dont la monnaie entre et sort du circuit économique est un élément crucial pour résoudre certains des problèmes majeurs de notre société. Il est donc surprenant que la sensibilité à ces questions soit si faible, malgré l’attention suscitée par les politiques non conventionnelles des banques centrales. Dans cet article, notre contributeur invité, Fabien, présente les idées, révolutionnaires ou pas, qui redonneraient du sens à système monétaire.

Depuis 2008, gouvernements et parlements ont été confrontés à une série d’urgences financières. Ils sont parvenus à éviter l’effondrement du système financier, mais uniquement pour en faire une crise de la dette publique, qui paralyse l’économie de la zone euro depuis quatre ans.

Il suffit de regarder la dette publique, qui n’est qu’une fraction de l’ensemble des dettes dans l’économie. La zone euro et les Etats-Unis se dirigent lentement vers une situation à la japonaise, où la dette publique dépasse le PIB. Si l’on analysait les Etats comme des entreprises ou des foyers, le message serait clair : ces niveaux de dette ne sont pas soutenables. Pour ramener la dette à 60% du PIB, un pays dont le ratio dette/PIB est de 100% et le taux de croissance de 1% devrait dégager un excédent de 1,6% chaque année, jusqu’en 2030. C’est absolument inconcevable.

Pourquoi, dans ce cas, les marchés sont-ils si calmes ? Les Etats paient des taux d’intérêt très bas sur les obligations, les pays développés ne veulent pas faire défaut, et grâce aux mesures exceptionnelles des banques centrales (taux négatifs pour les dépôts, quantitative easing, achat de prêts titrisés), les marchés sont demandeurs d’actifs peu risqués. Si l’Allemagne n’y était pas si fermement opposée, la BCE procéderait certainement déjà à des achats de titre de dette publique sur les marchés primaires en ce moment.

Poussées à l’extrême, ces politiques commencent à mettre à mal l’orthodoxie monétaire. En octobre 2014, une (petite) banque allemande a décidé de mettre en place des taux d’intérêts négatifs pour une partie de ses clients. Si les gens doivent payer pour pouvoir épargner, notre univers financier est-il devenu fou ?

Pour éclaircir ces phénomènes ainsi que les défis post-2008, une grande réflexion sur la monnaie, sa nature, et son rôle dans l’économie a été lancée par des mouvements réformateurs.

Un trou noir de la réforme financière (...)

Un nouveau livre, publié sous le pseudonyme de Jonathan McMillan, The End of Banking, à paraître en novembre, affirme que "la révolution numérique a détruit l’équilibre entre assurances publiques et régulation bancaire". Les auteurs considèrent que la possibilité d’enregistrer les crédits électroniquement a tout changé, et a contribué à provoquer l’effondrement du schéma de régulation du 20ème siècle.

La technologie a aussi précipité le déclin de l’argent liquide. 97% de la masse monétaire est constitué de monnaie électronique. L’émission d’argent liquide est un monopole étatique, tandis que la monnaie électronique peut être créée par les banques lorsqu’elles octroient des crédits. Ce pourcentage a donc un impact important : l’immense majorité de la création monétaire repose désormais entre les mains d’acteurs privés (un fait dont sont conscients étonnamment peu de gens, et en particulier de décideurs).

L’effet déstabilisant de la digitalisation des activités financières a redonné sa jeunesse à des questions essentielles : qu’est-ce que la monnaie, pourquoi en a-t-on besoin, et comment doit-elle être créée et organisée ? (...)

L’organisation actuelle du système monétaire n’est qu’une voie, qui correspond à une conception donnée de la monnaie. Economistes autrichiens et partisans de l’intervention de l’Etat s’accordent à dire que ce système souffre d’une contradiction entre le rôle-clé des banques centrales et la délégation de la création monétaire aux banques privées. (...)

Les banques réalisent des profits sans risque, aux dépens des Etats.

Pourquoi les banques centrales ne peuvent-elles pas financer les gouvernements, et court-circuiter la marge des banques privées ? Lord Turner, ancien président de l’autorité financière britannique (FSA), a présenté un plan permettant aux banques centrales de financer le déficit public, qu’il a appelé “Overt Money Finance” ou OMF (Turner, 2013). Le financement des Etats avec de la monnaie centrale est désigné par le terme monétisation. C’est un tabou, formellement interdit par l’article 123 du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne. Turner montre, de façon convaincante, que la monétisation a été défendue par des économistes comme Milton Friedman, et qu’elle devrait être envisagée "dans des circonstances extrêmes" (Turner, 2013).

Finalement, la réforme la moins radicale serait d’étendre la sphère d’activités des banques publiques (sur le modèle allemand). C’est un moyen simple de donner à des entités publiques accès au pouvoir de création monétaire, afin d’équilibrer le système. (...)

Il y a un autre aspect problématique dans le système actuel : le financement excessif de l’immobilier, et le financement insuffisant de l’économie réelle. (...)

Qu’elles soient faisables ou non, désirables ou non, les propositions de réforme du système monétaire ont apporté une nouvelle perspective sur la réforme financière. La façon dont la monnaie entre dans l’économie touche à différentes politiques publiques : insuffisance de la demande globale, haut niveau de dette publique, inégalités, prix de l’immobilier, bulles sur d’autres actifs. Bien comprise, la création monétaire permet de mieux appréhender la réalité du système financier, et cela représente déjà un progrès considérable. (...)