La Silicon Valley n’a pas dû saisir l’ironie de la situation : Uber, une entreprise dirigée par un homme qui affiche ouvertement son admiration pour la romancière et philosophe libertarienne Ayn Rand (1), apparaît de plus en plus comme le sauveur des transports publics américains, en contractant des partenariats avec nombre de communes désireuses d’offrir une alternative privée qui fonctionne parallèlement au système public.
Certaines d’entre elles proposent déjà des réductions impressionnantes aux habitants qui utilisent Uber. Après tout, pourquoi dépenser tout l’argent des contribuables dans l’amélioration des infrastructures quand on peut tout simplement confier la tâche à des entreprises de la Silicon Valley ? D’autres envisagent de sous-traiter certaines missions imposées par la loi, telles que le transport d’handicapés. Là encore, Uber reste le candidat le plus évident pour bénéficier des largesses de l’État.
L’incursion d’Uber dans les services publics participe d’une tendance plus générale du secteur technologique à vendre ses services à des communes et autres administrations à court d’argent. Ils espèrent ainsi convaincre les autorités locales que leur capacité à recueillir, analyser, et utiliser les données permettrait au secteur public de réaliser d’immenses économies, tout en stimulant l’innovation et l’entrepreneuriat.
Tout a commencé avec l’essor de programmes dits « intelligents », un euphémisme pour « privatisé ». Des villes intelligentes aux soins intelligents aux personnes âgées, tous promettent de pallier les déficiences d’un secteur public affaibli au moyen de gadgets privés à moindre coût. (...)
Cette collusion entre la Silicon Valley et le secteur public explique que les dirigeants du secteur technologique préfèrent les Démocrates aux Républicains. Conscients du potentiel lucratif qu’offre le secteur public, les entreprises technologiques n’ont aucun intérêt à la réduction de ce dernier : pourquoi se priver de contrats juteux avec l’État ? En confiant la gestion de ses programmes au secteur privé, une administration débordée pourrait même retrouver des marges de manœuvre.
La Silicon Valley n’est bien sûr pas la seule responsable de cette situation. Le secteur public lui-même est prisonnier des seuls outils du néolibéralisme : grandes entreprises, marché et réseaux. Mais comme il ne peut ni ne veut s’abandonner lui-même, il se tourne vers le privé pour faire son travail. L’État voit ces partenariats d’un bon œil : ils sont une promesse de rapidité et d’économies. Pour la Silicon Valley, ces contrats représentent des revenus réguliers et sûrs, tout en ouvrant l’accès aux données des clients-usagers. Accès qui, à long terme, pourraient s’avérer plus lucratif encore que ces revenus.
Avec un tel modèle, la prestation de biens et de services essentiels, autrefois chasse gardée de l’État-providence et des autorités locales, se soumet aux caprices des grandes entreprises et de leurs modèles économiques. Des caprices bien réels, et chroniques : les marchés qui semblent rentables un jour finissent par devenir déficitaires, sous l’effet d’événements imprévus qui ne figuraient pas dans les prévisions initiales. Lorsque cela se produit, la plupart des entreprises préfèrent limiter leurs pertes en quittant la scène discrètement, privant ainsi les citoyens d’un service important. Tel semble être le destin de l’« Obamacare ». (...)
La Silicon Valley n’a pas encore eu à mettre en œuvre une grande réforme telle que l’Obamacare. Il n’y a cependant pas de raison de penser que les entreprises technologiques savent, mieux que les assureurs, prédire leurs propres échecs. Alphabet entend peut-être sauver le monde, mais Google Fiber est mal-en-point : la filiale dédiée au câblage souhaite se débarrasser de la moitié de son personnel et geler ses projets de développement dans plusieurs domaines. Visiblement, construire des infrastructures pose plus de difficultés que de vendre de la publicité en ligne.
D’autres projets héroïques ont connu un sort similaire : Ara, la tentative de concevoir un smartphone modulaire – constitué de composants interchangeables –, vient d’être suspendue, tout comme Google Glass (les lunettes connectées). Nest, la filiale thermostat de Google, bat de l’aile : le responsable du projet étant passé à autre chose, son équipe doit désormais s’occuper de maisons intelligentes. Pourtant, Nest aussi semblait vouée à renforcer la protection sociale : certaines compagnies d’assurance, partenaires d’Alphabet, proposaient à leurs clients des détecteurs de fumée Nest gratuits en échange de leurs données personnelles.
Aussi alléchantes soient-elles, les propositions d’Uber sont bien moins transparentes qu’elles n’en ont l’air. Ses tarifs sont suffisamment bas pour attirer les consommateurs et les autorités locales, c’est vrai, mais ils cachent plusieurs couches de subventions et reposent sur des prévisions très incertaines. (...)
Autrement dit, il suffirait d’un tout petit changement dans ces paramètres pour que, du jour au lendemain, les économies promises s’évaporent. Les utilisateurs d’Uber en Chine en ont récemment fait les frais : quelques jours après un accord passé avec son concurrent chinois Didi Chuxing, certains utilisateurs ont vu les tarifs doubler sur la plate-forme. Raidissement des réglementations, milliers de chauffeurs en lutte pour garder leur emploi, lobbying agressif mené par ses opposants : le modèle Uber de sécurité sociale semble bien précaire.
Que se passera-t-il quand il n’y aura plus qu’un shérif en ville, à savoir les géants de la technologie ? Ces derniers suivront-ils l’exemple de l’industrie pharmaceutique qui, ayant conclu avec l’État des accords très avantageux, se permet de pratiquer des prix exorbitants, tout simplement par manque de concurrence ? L’État-providence par les entreprises reste certainement providentiel, mais uniquement pour elles.