La Banque centrale européenne a confirmé hier soir les sérieux doutes que l’on pouvait avoir sur la réalité du changement de sa politique annoncé le 22 janvier dernier, doutes que j’avais exprimés dans le texte précédent sur ce blog. L’illusion d’un virage n’a duré que deux semaines. Anti-démocratique, elle était, anti-démocratique, elle reste. Elle considère que le changement de gouvernement en Grèce, décidé par le peuple grec, est nul et non avenu. Elle a réaffirmé que, au-dessus de la démocratie, il y a elle-même et le dogme néolibéral : l’austérité est intangible. Quel est le fond politique et théorique de ce coup de force, de ce coup d’État contre un État ?
Maintenir la tête de la Grèce sous l’eau pour plonger le pays dans le chaos
Syriza avait annoncé sa volonté de mettre fin à l’austérité imposée par la Troïka en échange d’aides financières. Le nouveau gouvernement était resté ferme sur l’absolue nécessité d’arrêter les politiques d’austérité, même si, dès son installation, notamment par la voix de son ministre des finances Yanis Varoufakis, il avait manifesté une volonté de négocier un compromis pour obtenir un rééchelonnement de la dette publique plutôt qu’une annulation, en proposant d’échanger les titres actuels détenus par la BCE contre de nouvelles obligations perpétuelles (donc jamais remboursées, seuls les intérêts restant à charge).
Insupportable pour la BCE et la classe qui dirige, domine et lamine l’Union européenne. La BCE a donc décidé de ne plus accepter les titres publics grecs en contrepartie des liquidités accordées aux banques grecques. Cette facilité avait été antérieurement acceptée, quoiqu’elle fût en contradiction avec les traités européens, parce que l’austérité était menée tambour battant par les gouvernements précédents. À partir du 11 février, les banques grecques qui auront acheté des titres à l’État grec ne pourront plus les échanger au guichet de la BCE.
La Grèce ne peut plus compter que sur l’aide à la liquidité d’urgence (Emergency Liquidity Assistance, ELA) apportée par la banque centrale grecque (membre du Système européen des banques centrales !) aux banques ordinaires à des taux plus élevés. Ce qui veut dire que la BCE agite la peur, afin que les ménages grecs se précipitent sur des retraits dans les guichets bancaires… asséchés en billets. Donc la BCE joue le chaos en Grèce. (...)
Beaucoup de commentateurs, tant libéraux que souverainistes, ont, depuis les élections grecques, répété à l’envi que si la Grèce suspendait ses remboursements, ce seraient les contribuables français ou allemands qui « paieraient » via leurs impôts, ou les citoyens via l’inflation déclenchée par le QE. Il faut prendre des pincettes avec ces affirmations qui soit sont fausses, soit méconnaissent ce qu’est une banque centrale. (...)
Le coup de force de la BCE contre la Grèce est donc la répétition de ceux employés naguère contre l’Irlande et Chypre : l’austérité coûte que coûte sinon l’asphyxie monétaire. Mourir de faim ou mourir étouffé.
Derrière le diktat politique, la vacuité théorique
Mon hypothèse est que, derrière la violence du diktat imposé par la BCE, se trouve l’un des dogmes les plus puissants de la pensée (l’a-pensée) économique dominante. In fine, l’acharnement à refuser que la banque centrale soit prêteur en dernier ressort pour les États (en fait, prêteur en dernier ressort signifierait ici prêter sur le marché primaire, ce qui montre toute la saveur du vocabulaire économique) s’enracine dans la croyance que les actifs publics (écoles, hôpitaux, infrastructures) ne seraient réels que s’ils étaient privatisés, et surtout que les travailleurs employés dans les services non marchands sont improductifs par nature. C’est une fable qui est racontée par 99 % des économistes mais qui est fausse à 100 %. (...)