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Slate.fr
L’armée, tout sauf une Grande Muette
Article mis en ligne le 31 juillet 2017
dernière modification le 30 juillet 2017

La démission du général Pierre de Villiers du poste de chef d’état-major a révélé combien, en se saisissant des nouveaux outils, la communication de l’armée avait évolué. Et que le surnom de Grande Muette était bien éculé.

« Nous ne demandons pas des milliards d’euros pour être gros et gras, mais pour réaliser dans les meilleures conditions possibles d’efficacité et de sécurité les missions qui nous sont demandées. J’aurai besoin de votre soutien, sans doute dès les semaines qui viennent, car on parle déjà d’annuler certains crédits –alors que nous aurions plutôt besoin de dégels ». Ces propos, tenus le 5 juillet devant la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, ne sont pas ceux du général Pierre de Villiers, mais bien de Florence Parly. Au début du mois, la ministre des Armées était prête à « ne rien lâcher » pour ne pas subir de coupes.

Depuis, le chef d’état-major des armées a démissionné. L’annonce a eu lieu sur sa page Facebook (qui est désormais celle de son successeur, François Lecointre) et sa « lettre à un jeune engagé ». Un rendez-vous qu’il tenait peu ou prou toutes les semaines. Sur Facebook toujours, la vidéo de sa standing ovation qui dure plus d’une minute, a été vue 1,7 million de fois et a suscité 38.000 partages. Preuve que l’armée française a bien effectué le virage de la communication sur les réseaux sociaux. (...)

Le basculement daterait de la fin de l’intervention en Afghanistan et le début de l’opération Serval, en 2013, selon Bénédicte Chéron, chercheur-partenaire au Sirice :

« Ça s’est fait par des prises de conscience successives. Ce n’est pas venu d’un seul coup, il y avait des choses avant ».
D’une part, des initiatives locales avaient émergé dans plusieurs bataillons et unités. « C’était assez empirique au début », souligne Florent de Saint-Victor, spécialiste des questions de défense et auteur du blog Mars Attaque. Ce dernier cite un responsable de régiment qui faisait « la même chose » que le général Pierre de Villiers, soit poster régulièrement sa prose sur Facebook. Mais il n’y avait pas vraiment de stratégie commune. (...)

Jeunesse, recrutement et YouTuber muscu
La possibilité d’être sur les réseaux sociaux leur permet de toucher une communauté beaucoup plus importante :

« Ils ont été tiraillés entre les risques et les opportunités face à ces nouveaux modes de communication. Ils se disaient qu’ils n’allaient plus contrôler les fuites et qu’il y allait avoir des risques sur les opérations, raconte l’auteur de Mars Attaque. Finalement, ils se sont dit que la question n’était pas de ne pas les utiliser mais comment. Ils ont donc bossé la coordination. Au début, c’était surtout pour faire de la communication sur le recrutement, mais ils ont fini par s’en servir pour faire de la communication interne en public ». (...)

« En communiquant via les réseaux sociaux, il y a bizarrement eu une humanisation de l’armée »
Elodie Jauneau, docteure en sciences humaines à l’université Paris Diderot
Chaque année, l’armée française recrute environ 20.000 « jeunes » selon le ministère de l’Action et des Comptes publics. La professionnalisation en 1997 et la fin du service militaire a amené la défense à innover. Avec des campagnes modernes au milieu des années 2000, où le discours est passé du patriotisme à l’opportunité d’avoir un travail qui dure et épanouissant, ou les vidéos sponsorisées de Youtubers célèbres. Notamment les stars des vidéos biscotos comme Tibo InShape. (...)

« Il fallait que l’armée aille vers le citoyen. À partir du moment où on ne touche plus le grand public via la conscription, il faut trouver des moyens différents, considère Elodie Jauneau, docteure en sciences humaines à l’université Paris Diderot, qui est aussi collaboratrice parlementaire au sein du Parti socialiste. Et en communiquant via les réseaux sociaux, il y a bizarrement eu une humanisation de l’armée. Alors qu’on dit plutôt que les réseaux sociaux ont tendance à déshumaniser. Désormais, l’armée n’est pas juste une grande nébuleuse. » (...)

. Dans le cas de la démission du général de Pierre de Villiers, la vidéo de cette longue salve d’applaudissements diffusée par l’état-major des armées sur les réseaux était l’occasion de passer un message, sans pour autant entrer en guerre avec l’exécutif (...)

Cependant, à l’inverse du début du XXe siècle, les réprimandes sont plus présentes.

C’est le paradoxe français, déjà pointé dans un article de Slate.fr en 2011, on s’accorde pour dire qu’il faut s’exprimer dans l’armée pour faire progresser les mentalités. Mais dans les faits, chaque interventions un peu en dehors des clous est rappelée à l’ordre. (...)

Une Grande Muette qui n’en est pas une
L’autorisation préalable à l’expression publique des militaires a pourtant été supprimée il y a douze ans. Et l’expression « devoir de réserve », qui n’est pas un devoir de silence sur tous les sujets mais juste une obligation d’être neutre sur les opinions politiques, religieuses ou philosophiques, n’existe plus dans la nouvelle version du Statut général des militaires, qui date de 2005.

Quant au surnom de « la Grande Muette », il était utilisé pour qualifier l’armée à l’époque de la IIIe République, lorsque les conscrits et les officiers de l’armée n’avaient pas le droit de vote. Il n’y a donc aucune obligation ou devoir pour les militaires de ne pas s’exprimer.

La parole des officiers en leur nom, et donc sur les réseaux sociaux « reste quand même relativement rare », estime le colonel Michel Goya, qui lui n’a pas sa langue dans sa poche et n’hésite pas à faire connaître ses prises de positions parfois clivantes, notamment sur son blog très suivi, La voie de l’épée :

« Il y a toujours des réflexes, des craintes et une inhibition profonde des militaires à s’exprimer publiquement. Il n’y a pas besoin de demander une autorisation mais tout le monde le fait encore ! » (...)