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Jon Palais : « L’enjeu est la transformation collective, pas la transformation individuelle »
Article mis en ligne le 22 décembre 2018

(...) Dès les années 1980, les alertes étaient très fortes, même si l’écologie était marginalisée. On parlait du trou dans la couche d’ozone, de la déforestation, de pollutions toxiques, des signaux largement suffisants pour interroger notre mode de vie et la trajectoire qu’on prenait.

L’écologie apparaissait comme quelque chose de marginal. Pour moi, une des premières images de l’alerte écologique est Greenpeace. Dans les années 1990, les écolos de Greenpeace étaient marginalisés. (...)

En 2006, j’ai croisé un recruteur de Greenpeace dans la rue et j’ai décidé d’adhérer. J’avais environ vingt-cinq ans, lu des livres et mieux décrypté le problème. Avoir une opinion ne suffisait plus. Greenpeace symbolisait pour moi une forme de radicalité : des actions directes non violentes, où l’on s’interpose, où l’on est directement à l’endroit du problème.

Au même moment, j’ai vu le film de Richard Attenborough sur Gandhi. Ce fut pour moi le premier choc de compréhension de ce qu’est l’action non-violente. J’étais allé à Greenpeace sans savoir qu’ils sont non-violents. C’est après que j’ai découvert à quel point c’est une valeur fondamentale chez eux. A Greenpeace, j’ai participé à beaucoup d’actions qui m’ont permis d’acquérir des expériences de non-violence.

Quel type d’actions ?

Bloquer des trains de déchets radioactifs, entrer dans des centrales nucléaires… Une action qui m’a marqué a été le déversement de charbon devant le ministère. C’était en 2008, Jean-Louis Borloo était ministre de l’Écologie. On a déversé du charbon devant l’entrée et on s’est mis sur le tas avec des systèmes de blocage. Quand les policiers sont arrivés, il y a eu un long face-à-face. Nous étions une dizaine en ligne sur notre tas de charbon. Les policiers étaient en rang. (...)

Le face-à-face s’est transformé en combat de regards. Normalement, dans ce type d’action, quand on ne peut pas parler aux gens à qui on fait face, on essaie d’avoir un contact visuel. Mais avec le masque, c’était compliqué parce que mon visage était coupé en deux. J’en voyais un ricaner, chuchoter à son collègue. On sentait qu’ils se disaient : « Ils vont voir ce qu’ils vont voir » (...)

Cette action n’était pas contre les policiers. Ils ne sont pas le problème. Par contre, on va être en confrontation avec eux vu que leur boulot est de rétablir l’ordre qu’on perturbe. Nous devons désamorcer ça, décaler les choses pour qu’ils ne nous perçoivent pas comme LE problème.

Quand ils ont reçu l’ordre de nous sortir, ils nous ont couru dessus alors qu’ils étaient à cinq mètres. Ils se sont cassés la figure sur nous parce que les bouts de charbon étaient ronds et qu’ils étaient arrivés en tenue anti-émeute alors que nous étions attachés ! Ça m’a fait glisser en arrière, ça devenait dangereux parce que j’avais les bras coincés dans les tubes en métal. J’ai dit : « Attention à nos bras, on est attachés, vous risquez de nous blesser. » L’un d’eux a éclaté de rire et a dit un truc du style, « c’est le pompon ». Globalement, l’idée c’était : « Déjà qu’ils bloquent et en plus il faudrait faire attention à eux ! » Alors que si, bien sûr ! Ce n’est pas parce que on désobéit qu’on n’a plus aucun droit !

On a continué de parler avec eux. Au début, ils ne nous écoutaient pas. Ils essayaient d’enlever nos bras. Ils ont vu qu’ils ne comprenaient pas le système, ils ont fini par écouter ce qu’on leur disait. On leur a expliqué qu’on ne leur dirait pas le système de blocage, parce qu’on voulait rester là le plus longtemps possible, tant qu’on n’avait pas de réponse du ministère. Une sorte de dialogue s’est installé. Ils ne l’ont pas mal pris, du moment qu’on expliquait ce qu’on faisait sans agressivité à leur égard. (...)

retournement de situation : ils étaient arrivés en nous voyant comme leurs ennemis et ça s’est terminé par une forme de coopération. On n’allait pas les aider à nous déloger, mais on n’allait pas non plus se débattre, on n’allait pas les taper. Une fois qu’ils ont compris ça, ils se sont donnés pour objectif de ne pas nous blesser. (...)

A Bizi, le sentiment d’urgence est beaucoup plus vif. L’ADN de Bizi, c’est l’écologie et la justice sociale, et le lien entre le local et le global. J’y ai pris conscience que le climat conditionne tellement les autres batailles qu’il s’agit d’un axe central. (...)

Bizi est né de la mobilisation à Copenhague, dans l’optique de traduire ce message global sur des chantiers locaux. (...)

On s’est dit qu’il manquait une stratégie globale. On a posé la question aux Amis de la Terre, à Attac, au Réseau action climat, à Greenpeace. Ils ont répondu que non, il n’y avait pas de stratégie (rires).

Il fallait construire quelque chose qui continuerait quels que soient les résultats de la COP de 2015 à Paris. Il y avait quelque chose à rectifier par rapport à Copenhague, où l’idée dominante avait été de manifester et de s’en remettre à la décision des politique. Ce qui explique l’énorme déception après. Alternatiba est né de cette réflexion. (...)

Comme on n’est qu’une poignée d’activistes et que la nature est attaquée de partout, il faut viser juste. On ne peut pas se permettre de faire des actions qui ratent, ou de mettre vachement d’énergie sur des objectifs qui ne sont pas les bons.

J’ai étudié Gandhi, Martin Luther King et Srdja Popovic. Il y a un site internet, Canvasopedia, plein de ressources sur la stratégie non-violente. (...)

ANV-COP21 est donc né d’une discussion interne à Alternatiba.

Au printemps 2015, on voyait s’approcher la COP et on s’est dit que le débat ne se conclurait pas avant. C’est pour cela qu’on a lancé un autre mouvement, ANV-COP21, pour mener des actions. Puis Alternatiba a décidé de mener aussi des actions non-violentes. Comme on avait beaucoup de militants en commun, on a jumelé les deux mouvements en 2016 pour ne pas faire double emploi.

Pourquoi le choix stratégique de la non-violence ?

Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise stratégie en soi, ça dépend de l’objectif. Qu’est-ce qui est le plus efficace entre une scie et une casserole ? Ça dépend si on veut couper du bois ou faire chauffer de l’eau.

Notre diagnostic est qu’il faut un changement complet du système. Il y a deux raisons que cela se fasse par un mouvement de masse : pour le rapport de force et pour la justice sociale. Ce ne sont pas seulement des intellectuels qui doivent le théoriser, des politiques qui doivent prendre des mesures courageuses, des multinationales qui doivent ajuster des trucs ; on doit changer de mode de vie.

La stratégie non-violente nous semble la plus adaptée pour favoriser l’émergence d’un mouvement de masse. Parce que nos sociétés condamnent la violence. Tout le monde est offusqué par la violence, des hommes sur les femmes, des riches sur les pauvres, des humains sur les animaux, etc. Donc la non-violence est une garantie de légitimité aux yeux de la majorité de la population. (...)

on voit avec quelle facilité un gouvernement instrumentalise la violence, ou la contre-violence. Quand on mène des actions violentes, il est facile pour le gouvernement d’occulter le message politique des actions, de le réduire à leur caractère violent et de criminaliser le mouvement. Le gouvernement a beaucoup plus de moyens de violence que nous. Si l’on va sur ce terrain, s’ils ont envie de t’arrêter ils t’arrêtent, s’ils ont envie d’infliger trois mois de prison ferme, ils les mettent, s’ils ont envie de perquisitionner, ils perquisitionnent !

Dans la stratégie non-violente, tu essaies que ce soit toi qui pièges ton adversaire, que la bataille se déroule sur un terrain que tu maîtrise mieux. Par ailleurs, la non-violence permet à plein de gens d’entrer dans la lutte. Agir de manière violente est intimidant pour la plupart des gens. La non-violence est plus accessible. (...)

Enfin, Gandhi disait que la fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence. Si l’objectif est de former une culture de non-violence, cela ne se construit pas avec des actions violentes. (...)

La déstabilisation croissante du monde va-t-elle favoriser la solidarité ou les barbelés ? Comment fera-t-on quand le jeu sera renversé sur la table, pour arriver à ce que les choses se reconstruisent de manière écologique et solidaire et pas avec plus d’extrême-droite, de néolibéralisme et d’oligarchie ? (...)

Ce qui nous fait tenir, c’est qu’on n’est jamais seul. Alternatiba et ANV ont des formes très horizontales où l’on développe beaucoup les polyvalences. Les gens changent souvent de rôle, ils vont faire de la communication, de la logistique, de la stratégie, ils participent aux décisions politiques. Le sentiment collectif est très fort. On n’est pas les mêmes quand on vit collectivement l’urgence, la gravité, la répression que quand on les vit tout seul.

Il est très important de comprendre ça, parce qu’affronter tous les jours le problème de la fin du monde, c’est horrible. Nous-mêmes, quand on fait des conférences, des formations, on est toujours autant ébranlé par ce qu’on dit. C’est tellement inhumain, le moment est tellement extraordinaire à l’échelle de l’histoire de l’humanité que c’est quasiment impossible à intégrer. (...)

J’ai toujours cru que j’allais pouvoir me reposer dans six mois. Depuis cinq ans... (rires). (...)

Ça fait longtemps que je suis végétarien, j’achète mon électricité à Enercoop, les légumes sont produits localement, le compte bancaire est à la Nef, etc. J’essaie d’être au maximum en cohérence.

Mais il y a des choses sur lesquelles c’est plus compliqué. J’habite à la campagne, j’ai une voiture, ça pollue. Pour faire l’entretien d’aujourd’hui, j’ai pris la voiture pour aller à la gare. Je viens à Paris pour participer à des réunions dont j’espère qu’elles vont faire bouger les choses. J’espère que ce qu’on fait va permettre de réduire davantage les émissions de gaz à effet de serre que ce qu’on émet pour le faire. Parce que tout a une empreinte écologique. (...)

L’enjeu est dans la transformation collective, pas dans la transformation individuelle ni la somme des transformations individuelles. On a un changement d’échelle à faire. Donc il faut trouver des effets de levier, il faut changer les choses en masse. (...)

Les militants d’aujourd’hui, on devrait juste les appeler des citoyens. Au sens premier du terme, le citoyen est la personne qui s’implique dans la vie de la cité. (...)

Je suis un citoyen au sens propre et le rôle des citoyens aujourd’hui est d’intervenir. On n’a pas le droit d’attendre que des représentants politiques dont on sait qu’ils sont dans un système pétri de contradictions et de compromissions qu’ils trouvent la solution.