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Marie-Claude Saliceti
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Jen Schradie « Les algorithmes adorent le contenu d’extrême droite »
Article mis en ligne le 26 mars 2022

L’élection présidentielle française fait l’objet d’une campagne lamentable, faute de débats en partie empêchés par l’Ukraine, en partie par le refus d’Emmanuel Macron de descendre dans l’arène. En l’absence d’espaces de confrontation politique dans les médias traditionnels, Internet prend le relais et gagne en influence dans la bataille des idées. Mais sur le Web aussi, la balance penche sérieusement à droite. C’est ce que démontre la sociologue américaine Jen Schradie, également enseignante à Sciences-Po, dans son livre (1), fruit de plusieurs années d’investigation sur les réseaux sociaux et sur le terrain, notamment aux États-Unis mais aussi en La France. Il montre à quel point le terrain numérique est inégal et favorise la diffusion des idées de droite sur Internet, et de là dans la société en général. La gauche, en revanche, semble avoir pris du retard dans cette guerre de position qui se joue à coup de likes, de commentaires et de hashtags.

Ce n’est pas qu’une question d’idées. Déjà, il y a plus de groupes conservateurs utilisant Internet que de collectifs progressistes. En général, les organisations de droite sont plus en réseau, hiérarchisées et ont une réelle expertise des algorithmes, de leur fonctionnement, de leurs relais. L’un des mythes d’Internet est de croire qu’il est à la portée de tous de créer des contenus viraux, que chacun peut devenir une sorte de « journaliste-citoyen » : cela nécessite en effet une réelle maîtrise des outils Internet et une véritable organisation. Cela nous amène à un autre mythe de l’activisme numérique : le Web est horizontal. Il n’est pas. En fait, des groupes plus hiérarchisés, avec des individus dédiés à des tâches spécifiques, sont plus efficaces.

Quant aux idées elles-mêmes, les slogans conservateurs ou d’extrême droite sont généralement plus provocateurs, ou en tout cas provoquent plus d’émotion, de colère dans les réactions sur les réseaux sociaux. Cependant, les algorithmes adorent ce genre de contenu qui génère de l’engagement. A gauche, il y a beaucoup de thèmes différents, une plus grande diversité de groupes, de luttes (égalitaires, antispécistes, LGBT…). C’est peu efficace, moins viral, car il est plus difficile de résumer de tels concepts ou une réalité sociale dans un tweet ou un hashtag. (...)

Internet fonctionne comme un réseau d’individus. Les photos où une personne incarne le message sont plus virales, ont une résonance plus forte. C’est ainsi que fonctionnent les mèmes. Ce n’est pas facile pour les militantes de gauche car il y a souvent cette volonté de mettre en lumière un collectif, qu’il soit féministe, antiraciste ou syndical, et de montrer toute sa diversité. De plus, souvent, les travailleurs ou les personnes marginalisées ne veulent pas se mettre en avant, ils ne se sentent pas légitimes et ont peur du harcèlement. A droite, à l’inverse, on ne craint pas de créer un personnage, une incarnation, une histoire personnelle qui sera plus facilement reprise sur les réseaux, mais aussi dans les médias.

Alors, loin du mythe égalitaire d’Internet, ne sommes-nous pas tous égaux en tant qu’utilisateurs ?

Non, et surtout les classes populaires. Tout le monde n’a pas le même accès à Internet, avec les mêmes performances de débit, ni les mêmes compétences d’utilisation. (...)

La question du temps se pose aussi : s’impliquer, se mobiliser sur Internet demande beaucoup. (...)

Que peut faire la gauche pour inverser la tendance ?

Nuit Debout est un très bon exemple à cet égard. C’est un mouvement similaire à Occupy Wall Street aux États-Unis, qui revendiquait une forme d’horizontalité mais qui a fini par s’essouffler. A un certain moment, il faut se répartir les tâches et nommer des personnes dédiées à l’activisme numérique, d’autres doivent définir la stratégie à adopter. Et cela va et vient sur Internet. Car, en ligne, l’activité ne se réduit pas à utiliser la plateforme pour organiser des manifestations, il faut aussi, et l’extrême droite l’a très bien compris, l’utiliser pour l’éducation politique, diffuser l’idéologie, structurer le mouvement sur le long terme. Les conservateurs sont très efficaces dans ce domaine car ils pensent l’espace numérique comme un contre-modèle aux médias grand public, qui ne les respecteraient pas et diffuseraient de fausses nouvelles.

Cependant, l’espace médiatique grand public penche déjà à droite…

Absolument, et l’exemple d’Éric Zemmour est frappant : comme Trump, il ne cesse de critiquer les médias alors qu’il est issu de la presse écrite et de la télévision publique ! C’est un discours qui n’est pas rationnel mais purement stratégique : il vise à entretenir la conviction que les médias sont contre les gens.

Dans votre livre, vous développez même le concept d’évangélisation numérique, qu’entendez-vous par là ?

Aux Etats-Unis, mais aussi un peu en France, le lien est fort entre les groupes chrétiens organisés et la droite. Et j’ai remarqué que les mots utilisés pour convaincre sur Internet étaient les mêmes que ceux utilisés pour convertir un non-croyant. A commencer par l’usage du terme « vérité », omniprésent chez les évangélistes. « La vérité vous rendra libres, Jésus vous dit la vérité, vous devez écouter la vérité… » Ce n’est pas un hasard si le réseau social de Donald Trump s’appelle The Truth.

Ces écosystèmes doivent-ils leur succès à des porte-parole comme Éric Zemmour ou Donald Trump ou leur survivront-ils ?

C’est une question centrale : suffirait-il à Éric Zemmour de disparaître du paysage pour mettre fin à l’influence de ses idées sur Internet ? Le charisme et la popularité de ces personnalités sont importantes en tant que relais de ces idées. Mais les concepts, les mots qu’utilisent Trump ou Zemmour, préexistaient dans des écosystèmes déjà constitués et ils y ont creusé. Ce qu’il faut comprendre, c’est que ces organisations numériques occupent une sorte de vide et sont d’autant plus importantes dans des pays où la société civile et les corps intermédiaires tendent à disparaître. (...)

Quelqu’un comme Mark Zuckerberg, avec sa femme, donne de l’argent par le biais de sa fondation à des hôpitaux ou à d’autres grandes causes, et en même temps, il gagne tout cet argent en exploitant la violence du réseau. C’est avant tout un capitaliste.

A l’inverse, des mouvements de gauche comme #MeToo ou #BlackLivesMatter ont travaillé sur Internet. Comment l’expliquez-vous ?

Ce n’est pas que les messages de gauche sur Internet n’existent pas, bien sûr qu’il y en a. Vous avez donné de bons exemples. On le voit encore aujourd’hui avec l’Ukraine et de nombreux messages de solidarité, mais sur le long terme, je pense que ceux de droite reprendront le dessus. Encore une fois, à cause de la façon dont ils s’organisent (...)

N’oubliez pas non plus le phénomène des bulles de filtres (les algorithmes vous recommandent les contenus qui vous intéressent – ​​NDLR). (...)

J’ai étudié 34 groupes militants différents sur le long terme. Et les 5 plus actifs sont d’extrême droite, ils publient généralement deux fois plus de contenus que les militants de gauche. C’est une énorme différence. (...)

On peut aussi se poser cette question : est-ce l’omniprésence de Zemmour dans les médias qui rend les Français plus à droite ou est-ce parce que la France est de plus en plus conservatrice qu’il est autant dans les médias ? Pourtant, quand Mélenchon met des dizaines de milliers de personnes dans la rue, on en parle dans les médias, mais rarement plus de vingt-quatre heures. Mon conseil aux journalistes est de ne pas se contenter de regarder Twitter, car de nombreuses catégories de la population sont absentes de ce réseau social (12 millions de comptes en France – NDLR). La preuve, de tous les groupes de militants que j’ai étudiés et qui sont sur Twitter, un seul est issu de la classe ouvrière. Statistiquement, c’est zéro.

Lire aussi :
sur le site de l’éditeur EPFLpress

L’illusion de la démocratie numérique
Internet est-il de droite ?
de Jen Schradie

(...) Jen Schradie, chercheuse à Sciences Po, montre comment le web est devenu une arme nouvelle dans l’arsenal des mouvements conservateurs.

Sur la base de la situation américaine, elle met en évidence trois facteurs déterminants dans la propagation des idées de droite sur internet : la fracture sociale, exacerbée sur le web, l’organisation hiérarchisée et les moyens financiers engagés par des partis de droite, et la nature même des messages relayés. (...)