Le préfet des Alpes-Maritimes vient d’annoncer que 45 000 personnes ont été reconduites à la frontière italienne à fin du mois dernier. Un chiffre en augmentation. « Le dispositif à la frontière est efficace, coopératif et humain », assure le haut fonctionnaire. « Les forces de l’ordre respectent scrupuleusement la loi et les interpellations se font avec un soin particulier. » C’est à la frontière franco-italienne — Nice, Menton, Vintimille — que, durant trois mois, l’auteure de ce carnet de bord s’est justement rendue à plusieurs reprises. Le soleil, la mer et la douceur de vivre du sud feraient presque oublier qu’une chasse aux migrants a lieu quotidiennement. Dans les trains comme dans la montagne.
Vertige à la gare de Vintimille. Entre les flots de touristes — français pour la plupart — et les visages des badauds — heureux, en vacances, venus flâner au marché, acheter des cartouches de cigarettes moins chères que de l’autre côté de la frontière ou des contrefaçons de vêtements de marque de luxe —, de jeunes Subsahariens entament un ballet qui donne le tournis. Alors que le train en partance pour la France est stationné à quai, en attente d’un départ imminent, les jeunes hommes montent et descendent sans cesse des wagons, passent et repassent du quai au train, reprennent les escaliers qui mènent au quai suivant. Par petits groupes, ils bougent. La multitude fait espérer que les yeux des policiers italiens, des contrôleurs et des conducteurs de train perdent le compte et que, dans ce flot, certains parviennent à monter à bord d’un wagon et passent la frontière. Ce jour-là, El Bashir tente sa chance. Il raconte avoir 15 ans, et son visage juvénile en donne bien l’impression. Il vient du Soudan, répète plusieurs fois en anglais « afraid », avant de commencer à parler en arabe. Il raconte de manière complètement décousue, en parlant trop vite, son voyage : du Darfour à la Libye où il est resté un an, sa traversée de la Méditerranée dans un bateau qui charrie plus de 1 000 personnes, dont certaines sont mortes « au fond de l’eau ». Et, alors qu’il se souvient, joint ses longues mains et mime, lentement, un plongeon.
Trois mois qu’il est en Italie. Il veut aller à Marseille où un ami d’enfance, parti avec lui, est déjà arrivé (...)
« Quand ils voient quelqu’un comme moi, tu vois, avec ma peau, ils nous arrêtent » — avec son pouce et son index droits, il pince la peau de son avant-bras gauche, comme pour soulever un tissu qu’il voudrait que l’on regarde. « S’ils viennent, est-ce que je peux me cacher sous ton siège ? » (...)
« Bonjour monsieur, est-ce que vous avez des papiers ? » El Bashir, qui ne parle pas français, reste muet et ne tourne même pas la tête. « Ah ! On a un gagnant ! », lance le policier à son collègue. « Allez monsieur, on descend. » Et comme unique protestation, une voyageuse répond : « On a un perdant. » Le policier fait un signe de la main à El Bashir, qui se lève. Les policiers l’encadrent et, dans l’escalier, pour l’accompagner fermement, le policier aux bras tatoués pose une main sur sa nuque. Ironie de la vie : c’est devant la villa Africa que le wagon d’El Bashir s’était arrêté à quai. Son voyage s’arrête là, pour le moment. Reconduite à la frontière, retour en Italie. (...)
À l’entrée de la gare de Vintimille, on trouve comme comité d’accueil un petit groupe d’hommes armés : des policiers et des soldats, coiffés d’un chapeau avec une plume. Leurs silhouettes se découpent à contrejour dans l’encadrement de la porte et, à chacun de leurs mouvements, sur leur tête, la plume danse. C’est étrange ce qu’une plume, même sur la tête d’un soldat, peut avoir de délicat. À l’exact opposé de la scène qui va se dérouler un instant plus tard. Ici, c’est systématique : les personnes à la peau noire sont contrôlées. Ce jour-là, c’est une femme et les deux fillettes qui l’accompagnent, qui ont l’air de venir faire des courses à Vintimille. Comme tout le monde. Touristes ou locales, elles sont là pour profiter de leur journée ; ça se voit à leur allure : tee-shirt impeccable, jolies sandales, lunettes de soleil, elles sont bien apprêtées. À l’entrée du quai, les policiers les arrêtent — terrible image, qui ne semble offusquer personne. Pourtant, dans l’estomac, une brûlure ; dans la tête, les images tant de fois montrées de ces gens entassés dans des trains qui allaient vers l’enfer. La gare est sombre, le soleil, dehors, tape trop fort. Une fois la porte passée, la lumière nous engloutit : il faut un temps aux yeux pour apercevoir à nouveau. Des policiers et des soldats, toujours, et dans un coin de la rue, assis sur un muret, des hommes, immobiles, qui attendent. (...)
. « On ne croit pas à la situation jusqu’à ce qu’on la voie de ses yeux », explique, encore abasourdie, la Suédoise. C’est après avoir accueilli deux jeunes gens perdus dans la forêt que cette réalité a fait son chemin jusqu’à elle. (...) Le local Caritas fait partie des quelques lieux d’accueil de la ville pour les migrants. Sur l’un des murs de l’espace, une liste — rédigée en français, en anglais, en arabe et en araméen — donne les autres adresses où les migrants peuvent trouver de l’aide. Teresa se fraie un chemin afin d’aller saluer les uns et les autres (...)
La nuit, ils sont nombreux à parcourir les quelques kilomètres qui séparent Vintimille de la France en longeant les voies de chemin de fer ou l’asphalte. Certains y laissent la vie, percutés par des véhicules. C’est ainsi qu’en 2016, Millet, une jeune fille érythréenne de 16 ans, a été fauchée par un camion sous un tunnel reliant l’Italie à la France.
Et puis il y a les sentiers, à flanc de montagne. Un itinéraire de plus en plus long, pour éviter les policiers en faction à la frontière, mais aussi ceux, vêtus d’une tenue de camouflage, postés le long de ces chemins étroits et montagneux. Dans les hameaux qui bordent la commune de Vintimille, les habitants voient passer les migrants. (...)
À Vintimille, deux jeunes garçons ont réussi à monter dans le train, qui quitte la ville. Quelques courtes minutes après avoir passé la frontière, l’engin réduit sa vitesse et s’arrête en gare de Menton-Garavan. Deux binômes de policiers, postés en tête et en queue de train, montent à bord, tandis qu’un cinquième policier, qui semble être le chef, leur hurle des ordres. Dans le train, les forces de l’ordre scrutent les passagers, ouvrent les portes des toilettes, vérifient tous les recoins. L’un d’entre eux exulte : « J’en ai deux ! » Les deux voyageurs sont priés de descendre et rapidement dirigés, une main plaquée contre le haut de leur dos, vers le parking devant la gare où trois camions de police sont garés. « Sit ! », intime le policier en chef aux deux migrants apeurés. Un des garçons tient à la main un sac à dos bleu, un de ces sacs que l’on utilise pour aller à la plage. Comment peut-on y faire rentrer une vie ? L’autre n’a rien. Les deux jeunes, hagards, s’assoient sur les marches qui mènent au parvis de la gare, au pied de l’une des estafettes.
Le policier qui, après avoir crié « Sit ! », se sert du capot de l’estafette pour annoter des informations sur une feuille, se tourne vers les deux jeunes hommes et crie : « Name ! » Puis fait signe au jeune au sac bleu de se lever : « Sign ! » Le jeune s’exécute, mais le stylo n’écrit plus. Comme un écolier, il secoue le stylo. Toujours rien. « Wait ! », lance le policier. Aucun sens de la mesure. Incapable de jauger la situation, l’homme tient à marquer son autorité et ne cesse de vociférer face à ces silhouettes immobiles, muettes, prostrées, qui ne manifestent aucune résistance. Pourquoi un tel spectacle ? C’est au tour du second adolescent de signer. Signer quoi, d’abord ? Un autre policier fait monter les deux voyageurs dans une fourgonnette. Le chef, lunettes de soleil sur le nez, grand sourire aux lèvres, a enfin fini de crier. Il remet ses gants noirs et, des deux mains, adresse des au revoir aux migrants qui sont embarqués, pour finalement terminer son geste les pouces en l’air en signe de réussite. La camionnette roule quelques instants, remonte vers le poste-frontière situé à un kilomètre à peine de la gare. Les passagers sont déposés là, dans un local. De la main droite, un policier referme la porte en métal qui les sépare de l’extérieur. À sa main gauche pendouille le sac bleu du jeune homme arrêté dans le train. (...)
Italie. Vintimille. Train. Départ. Frontière. France. Menton-Garavan. Arrêt. Portes. Policiers. Traque. « J’en ai trois ! » Interpellation. Mains sur la nuque. Descente. Quai. Gants. Fouille. Parking. Estafette. Poste-frontière. Italie. Les habitants du coin racontent que, lassé de refaire, encore, le même parcours, un homme interpellé dans un train pour la France et reconduit en Italie s’est donné la mort en se jetant sous un camion, en juillet 2017, dans la commune italienne de Lattes, à quelques kilomètres à peine de Vintimille. (...)
Le train s’arrête, les portes s’ouvrent, trois policiers pressent le pas en direction des deux jeunes hommes sans même prêter attention aux autres voyageurs. Les policiers ne contrôlent personne d’autre. Ils ne contrôlent que ces deux hommes noirs. C’est pourtant interdit, les contrôles au faciès. Les deux jeunes hommes, imperturbables, tendent leurs papiers d’identité au policier, qui les tutoie : « C’est quoi ça, c’est ton permis ? Mais t’as pas la même tête ! – Pourtant c’est moi monsieur, explique le jeune homme au policier, j’ai refait le permis et le passeport y’a pas longtemps, vous voyez bien que c’est moi. – Tu es trop jeune sur les photos : tu dois les changer ! » Le jeune homme rigole. Sans moquerie, mais de dépit. Et le policier de finir par rendre les papiers aux jeunes hommes, qui peuvent continuer leur chemin, passer la frontière. Mais pas comme tout le monde. Pas tranquillement. Pas sans peur. Pas avec toute leur dignité.