
A la radio le frère d’un publicitaire célèbre nous dit d’innover. Il nous dit de laisser pourrir les branches mortes, et de devenir ingénieurs. C’est ingénieux. Que ferions-nous s’il n’y avait rien de nouveau ? Par exemple, le frère publicitaire de cet industriel, s’il arrêtait d’écrire que l’amour dure trois ans, serions-nous obligés de relire Victor Hugo ? Serait-ce une régression ? Je me pose souvent la question : comment donc pourrais-je être innovant ? Ce simple texte ne l’est guère, je ressasse, je radote. Il faudrait changer la forme, écraser les chenilles, les papillons, ajouter des forums, un compte Tweeter™ et un autre sur Facebook™, faire quelques concessions, avoir un réseau, s’amalgamer, avoir plus de choses à dire, ne plus parler d’Olga.
Tiens : Olga.
Ma caissière ukrainienne n’est pas d’accord avec l’industriel frère du publicitaire qui se croit écrivain et qui l’est bien plus que je ne pourrais l’être ôh ! La chance qu’il a. Olga n’aime pas l’analyse libérale de la destruction du travail par l’innovation. Elle ne croit pas à la destruction créatrice. Elle voudrait juste pouvoir garder son job pour continuer à voir sa fille aller à l’école publique. Elle ne veut pas qu’on la remplace par un scanner. Hier soir même, je suis allé la voir. Nous n’avons échangé qu’un regard : il y avait foule. L’Europe vieillissante s’agglutine en file indienne du troisième âge et s’en va grelotante sur les parkings nocturnes et sous les néons rouges qui lui promettent une fin de vie moins chère. Nos vieux sortent en bande comme un vieil atavisme Cro-Magnon, pour aller chercher des barquettes de surgelés le mercredi avant le journal de vingt heures, qui leur suggère d’acheter une alarme et d’avoir peur, et pas seulement de l’hiver.
A part ça, en matière de vieillesse, il est difficile d’innover. (...)