
Il y a douze ans était adoptée la loi sur sur les « signes religieux ostensibles », interdisant le port du foulard dit islamique à l’école, sous peine d’exclusion définitive. Au bilan en termes d’exclusion scolaire, de nombreuses considérations doivent être ajoutées pour que le tableau soit complet, notamment à propos des suites innombrables qu’a eues cette loi sur le terrain idéologique, politique et social pendant la décennie qui a suivi, que ce soit avec la loi anti-niqab de 2010, les interdictions de sortie scolaire aux mamans voilées, l’affaire Ilham Moussaïd ou plus largement la production et la diffusion massive d’une voilophobie et d’une islamophobie « respectables » – sans parler des effets de division et de diversion et d’un dramatique dévoiement du féminisme. Le texte qui suit se concentre sur un aspect précis de cette sinistre loi : la manière dont elle a opéré, bien plus qu’une simple reformulation, un véritable dévoiement, ou plus précisément : une véritable révolution conservatrice dans la laïcité.
(...) Si l’on peut parler de révolution conservatrice, ce n’est pas seulement parce qu’un « ordre nouveau » a été soutenu par une rhétorique « passéiste » [2]), « conservatrice » [3] ou « réactionnaire » [4]. C’est plus profondément parce que, dans son principe, dans ses objectifs et dans ses présupposés idéologiques, cette révolution rompt avec les principes de ce qu’on nomme le « progressisme » (la liberté et l’égalité) et s’inscrit au contraire dans un cadre idéologique profondément réactionnaire. Ce cadre idéologique réactionnaire peut être résumé par les quatre formules suivantes :
– passage d’une conception laïque de la laïcité à une conception religieuse de la laïcité ;
– passage d’une laïcité libertaire à une laïcité sécuritaire ;
– passage d’une logique démocratique à une logique totalitaire ;
– passage d’une laïcité égalitaire à une laïcité identitaire. (...)