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Marie-Claude Saliceti
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Gaspard Glanz : « Quand le ministre soutient les policiers quoi qu’ils fassent, ils ne respectent pas la loi »
Article mis en ligne le 27 avril 2019

Le journaliste vidéo Gaspard Glanz documente depuis dix ans les manifestations et les mouvements sociaux. Il raconte dans un entretien au long cours comment ont évolué les techniques policières de maintien de l’ordre, et explique sa position de journaliste.

Gaspard Glanz — J’ai commencé le journalisme en avril 2009, au sommet de l’Otan à Strasbourg. C’est une des rares fois où autant de chefs d’États étaient présents en France. La ville était en état de siège. Les trois quarts des forces anti-émeute françaises étaient sur place. Des zones de sécurité avaient été délimitées et des maisons avaient été préalablement fouillées.

C’est la première fois que la police a utilisé le lanceur de balles de défense LBD 40 en manifestation. Les forces de l’ordre n’avaient pas l’habitude de s’en servir, il y avait même des instructeurs pour les aider ! Les Flash-Ball, eux, étaient utilisés depuis 1995.

Mais ce qui a le plus changé avec cet événement, ce sont les techniques des manifestants. Avant Strasbourg en 2009, on n’avait jamais vu d’organisation en black bloc dans des manifestations françaises. Certaines y ressemblaient, comme les manifestations de punks, mais elles ne mettaient pas en œuvre la méthodologie black bloc développée à Seattle aux États-Unis [lors des manifestations contre l’OMC en 1999] et européanisée en Allemagne — équipements noirs, mouvements, banderoles renforcées, etc.

Au sommet de l’Otan étaient présents de nombreux manifestants étrangers. Les manifestants français ont été impressionnés par l’efficacité des black blocs allemands. Cette méthodologie a ensuite été exportée dans d’autres villes.

Ce sommet a donc eu un effet aussi bien sur les manifestants que sur la police…

La police n’a pas tout de suite compris que les Français allaient imiter ces méthodes. On n’a pas revu de black bloc structuré en France avant les manifestations contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, en 2012, au début de l’opération César. (...)

Les autorités ont vraiment changé quand elles se sont rendu compte que l’opération César était en échec sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes. 2.000 gendarmes mobiles avaient été mobilisés, et après trois ou quatre mois, ils n’arrivaient pas à venir à bout de mecs qui dormaient dans des cabanes.

Quand cette méthodologie a commencé à s’exporter au centre-ville, les autorités ont compris qu’elles devaient changer de méthode. Cette manifestation du 22 février 2014 a été une alerte pour le ministère de l’Intérieur, car elle était locale, sans manifestants étrangers ou presque, mais pourtant massive.

Ce jour-là a été le festival des LBD 40, grenades GLI-F4, canons à eau. C’est une des pires manifs que j’ai couverte, en matière de nombre de blessures par rapport au nombre de manifestants. J’ai moi-même pris trois coups de LBD et deux grenades de désencerclement — plus en une manif que lors des cinq dernières années. (...)

en mars 2016, les premières manifestations contre la loi Travail ont montré un grand changement, pour les manifestants comme pour les policiers.

En quoi ?

Le ministère de l’Intérieur avait rattrapé le retard accumulé les années précédentes en matière de gestion du maintien de l’ordre. Du côté des manifestants, on a vu apparaître le cortège de tête, qui est la méthodologie du black bloc adaptée aux manifestations françaises. En Allemagne, le black bloc est derrière sa banderole, un peu à part du cortège syndical. En France, les deux éléments sont plus mélangés. On a vu des membres de la CGT et de la CFDT participer, ou s’interposer entre le black bloc et la police pour empêcher les arrestations. Le black bloc peut aussi se servir du cortège comme d’un camouflage.

22 septembre 2016, à Paris. Blocage des lycées Bergson et Voltaire.

Les contextes sont très différents en France et en Allemagne. En Allemagne, la police ne tire pas de grenades explosives ou avec des LBD sur les gens, parce qu’ils n’en ont pas. Ils utilisent très peu de grenades lacrymogènes.

Pourtant, entre les footballeurs et les néonazis, les manifestants allemands ne sont pas des enfants de chœur. (...)

La police allemande, avec moins de matériel anti-émeute, arrive à gérer mieux des manifestants beaucoup plus hostiles.

Pourquoi ?

Parce qu’elle respecte la loi. Je ne suis pas en train de promouvoir la police allemande. Mais la police allemande, quand elle nasse des manifestants, laisse toujours une sortie pour ceux qui ne souhaitent pas participer aux violences et veulent quitter la manifestation. Elle parle en permanence aux manifestants, très poliment, dans des mégaphones ultra-puissants. C’est comme si, en France, un policier sur le canon à eau disait : « Monsieur avec la casquette verte, veuillez lâcher cette bouteille s’il vous plaît. Monsieur là-bas, sur la droite, avec le cocktail Molotov, vous risquez un an de prison ferme » !

Ils suscitent donc moins d’agressivité de la part des manifestants ?

Exactement. (...)

L’état d’urgence a aussi donné plus de droits aux forces de l’ordre : plus de possibilités de faire feu, plus de matériel… Tout était possible. Ils m’ont déjà retenu six heures en contrôle d’identité pour m’empêcher de couvrir une manifestation, grâce à l’état d’urgence.

Y a-t-il des différences de comportement entre les CRS, les gendarmes, la BAC, etc. ?

Complètement. Les seuls à qui je tourne le dos sans les surveiller en permanence, c’est les gendarmes mobiles. Parce que s’ils n’en reçoivent pas l’ordre, ils ne tireront pas ni ne frapperont. Il ne m’est jamais arrivé de me faire tirer dessus, frapper ou arrêter par un gendarme mobile. En revanche, cela m’est arrivé à de nombreuses reprises avec les CRS. D’ailleurs, j’ai récemment entendu des commandants de gendarmerie souffler à propos des CRS : « Mais quelle bande d’abrutis, ce sont vraiment des amateurs ! » Les gendarmes mobiles méprisent la gestion du maintien de l’ordre par les CRS. Et je ne parle pas de la manière dont ils considèrent les BAC… (...)

Beaucoup de journalistes se sont pris des tirs de LBD alors qu’ils étaient hors zone de conflit. Un policier regarde à droite, à gauche, voit que son commissaire regarde ailleurs et se dit : « Tiens, ce journaliste m’a filmé la dernière fois, je vais lui en mettre une. » David Dufresne a compté que 10 % des blessés par la police durant le mouvement des Gilets jaunes étaient des journalistes, alors qu’ils ne représentent pas 10 % des manifestants ! On est visés. (...)

David Dufresne a compté que 10 % des blessés par la police durant le mouvement des Gilets jaunes étaient des journalistes, alors qu’ils ne représentent pas 10 % des manifestants ! On est visés. (...)

L’affaire Benalla a changé les choses : à cause de la commission parlementaire, le gouvernement a limogé ou mis au placard la moitié des têtes de la préfecture de police de Paris. Or, ces gens étaient en place depuis des dizaines d’années et avaient l’expérience du maintien de l’ordre. Les nouvelles personnes aux commandes de la préfecture de police de Paris ont voulu marquer leur arrivée par des changements. (...)

La manière dont ils considèrent la liberté de la presse est inquiétante : clairement, les photographes deviennent des cibles. On a pratiquement tous été à l’hosto voir un pote photographe ou journaliste un soir de manif. On fait un travail dangereux, on prend des risques, on les accepte. Mais il y a un moment où ce n’est plus acceptable. (...)

Le nouveau préfet de police, Didier Lallement, et le nouveau ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, veulent montrer qu’ils sont des durs, qu’ils tiennent le truc. Ils veulent montrer qu’ils sont intraitables. Ils prétendent que la loi, c’est la loi. Sauf que, quand on arrive au commissariat, la loi, les policiers s’asseyent dessus. Ils n’en ont rien à battre ! (...)

Mon boulot est de fournir des images brutes, le plus possible, le plus près possible, le plus détaillées possible, pour comprendre ce qui s’est passé. Beaucoup de policiers viennent me dire : « Merci pour vos images Monsieur Glanz ! » Et plein de policiers sont fans de ma page Facebook. (...)

Pendant ma garde à vue, j’ai interrogé des policiers : « Vous ne trouvez pas cela dingue que vos collègues m’aient interpellé ? » Ils regardaient pour voir si personne ne les entendait, et m’ont dit : « C’est du délire, vous ne devriez pas être là. Mais j’obéis aux ordres. » (...)

Pourquoi avez-vous choisi de vous spécialiser sur ce sujet ?

Je suis diplômé de sociologie criminelle. (...)

Arrivé au journalisme, il était logique que je m’intéresse aux mouvements sociaux. Mais je n’ai pas fait que ça ! J’ai filmé 450 artistes différents dans des concerts, dans les festivals. J’ai couvert les crises des migrants. Là, en ce moment je couvre beaucoup les mouvements sociaux parce qu’il y en a énormément depuis quelques années. Mais les migrants étaient mon sujet numéro 2. J’ai fait une pause parce que quatre ans d’affilée, c’était trop dur : j’avais le sentiment de remontrer à chaque fois la même chose, sans effet. Cela me frustrait que des gens qui crevaient de faim, de soif, de froid après avoir fait 20.000 km à pied pour fuir des guerres, ça n’intéresse pas les gens. Cela m’a remis en question comme journaliste. Je me suis demandé : « Mettre autant d’énergie pour montrer une situation pareille et que tout le monde s’en fiche, à quoi cela sert ? »

Et maintenant, votre travail sur le maintien de l’ordre est-il utile ?

La réponse est simple : mon travail sur les migrants, les gens ne voulaient pas le voir. Là, c’est le contraire : tout le monde regarde.

 (...)

Plein de gens sont venus me voir durant les manifs en me disant : « Je suis là parce que j’ai vu tes reportages. Cela m’a donné envie de venir ! » D’autres me disent : « Merci d’être là parce que quand je ne suis pas en manifestation, avec toi, je vois la vérité de ce qui passe. » (...)

Vous pratiquez un journalisme dangereux. Avez-vous peur ?

Plus maintenant. J’ai eu peur au moment où j’ai été blessé par une grenade en 2014. Chez tous les journalistes de manifs, si l’on va en première ligne, il y a un moment où l’on est blessé sérieusement. Cela arrive assez rapidement en général, la première ou la deuxième année. Après ça, pendant un certain temps, on ne peut plus rien faire. On a mal, et on se dit : « Putain, cela pourrait être pire encore ! J’aurai pu perdre un œil. » À ce moment, il y a ceux qui arrêtent et ceux qui continuent. Quand tu continues, tu sais pourquoi tu y vas. Tu sais les risques que tu prends. Ton cerveau a le souvenir de la douleur. Quand tu passes ce stade, tu n’as plus peur ! C’est fini. (...)

« Nos disques durs sont cryptés et enterrés sous terre, dans des planques, et pas chez moi ou chez ma famille. Si la police vient perquisitionner, elle ne trouvera rien. » (...)

Pensez-vous qu’il y a eu une évolution dans l’attitude des forces de l’ordre à l’égard des journalistes vidéo et photo ?

Cela dépend des ministres et des préfets. Ils donnent des instructions. Par exemple, en 2008, le Directeur général de la police nationale (DGPN) avait rappelé aux policiers qu’il était tout à fait permis de les filmer. Mais quand les policiers sentent qu’ils ont un préfet, un ministre et un DGPN qui les soutient quoi qu’ils fassent, ils se font plaisir, ils ne respectent pas la loi.