Désir de « rediabolisation » à gauche, volonté de « respecter le vote des Français » à droite… La rentrée parlementaire inédite place les forces politiques face à la délicate question de l’attitude à adopter face à l’extrême droite.
(...) Depuis deux semaines et l’entrée en masse des députés du Rassemblement national (RN), c’est peu dire que le fond de l’air a changé sous les hauts plafonds de l’Assemblée nationale. Mardi, le doyen RN des députés, José Gonzalez, partageait sa nostalgie de l’Algérie française au beau milieu de l’hémicycle. Peu après, à la tribune, Louis Boyard, fraîchement élu sous les couleurs de la Nupes (Nouvelle Union populaire écologique et sociale), refusait sciemment de serrer la main de son collègue Philippe Ballard, membre du parti de Marine Le Pen. (...)
Hormis cet acte que le jeune député a décrit comme un « geste barrière » face au racisme, le RN s’est installé en toute quiétude au Palais-Bourbon. Les 89 élu·es ont soigné leur entrée en scène : apprêtés et disponibles en salle des Quatre-Colonnes pour répondre à la presse… Une rentrée des classes sans faute, ponctuée par l’arrivée du RN au bureau de l’Assemblée et dans toutes ses commissions permanentes.
Seule petite ombre au tableau : la fin de non-recevoir apportée à la demande expresse de Marine Le Pen qui a réclamé, comme une ultime opération pour polir l’image de son parti, que son groupe soit placé, non à l’extrême droite de l’hémicycle, mais entre les bancs de la majorité et ceux du parti Les Républicains (LR).
Edwige Diaz, la députée RN de Gironde, parle à raison d’une « rentrée historique » : « On a obtenu deux vice-présidences. Imaginez, si on avait dit ça il y a un an, on nous aurait ri au nez ! » La gauche, elle, pleure l’étape supplémentaire de banalisation que l’extrême droite a franchie cette semaine. « On vit la plus grande crise politique que la Ve République a vécu et les digues républicaines n’existent plus », s’inquiète Sandra Regol, députée écologiste du Bas-Rhin. (...)
élection dès le premier tour, à la majorité absolue, de Sébastien Chenu et Hélène Laporte, deux des six vice-président·es de l’Assemblée. Leur nombre de voix (respectivement 290 et 284) ne laisse aucune place au doute : mercredi, les élu·es d’Ensemble, la confédération des trois groupes de la majorité présidentielle, ont pour une large part voté pour eux. « Ça montre bien que le cordon sanitaire n’existe plus », se satisfait d’ailleurs Edwige Diaz.
Si dans cinq ans Marine Le Pen arrive au pouvoir, on se souviendra de cette semaine comme la première séquence de l’ascension.
Un conseiller ministériel
Un constat qui embarrasse aujourd’hui grandement les rangs macronistes. Comme cette députée Renaissance qui, mercredi, souriait jaune au sortir de l’hémicycle : « Je n’ai rien compris. J’allais mettre mon bulletin dans l’urne et on m’a dit ”non, non, les directives ont changé”. » Un collègue de la majorité confirmait : « Moi, je n’ai pas voté RN, c’est au-dessus de mes forces. Mais beaucoup l’ont fait parce qu’on leur a dit que le RN avait droit à ces deux vice-présidences. »
Selon la répartition proportionnelle qui prévaut d’ordinaire, la formation d’extrême droite pouvait prétendre à ces fonctions. De là à ce que la majorité les lui offre dès le premier tour par un vote aussi massif ? « On pouvait très bien se contenter de voter pour nos candidats et laisser le RN l’emporter au troisième tour à la majorité relative », souffle le parlementaire cité plus haut.
Du côté de l’exécutif, on jure qu’aucune consigne n’a été passée en ce sens. « On est dans l’incompréhension sur ce qui s’est passé, glisse un conseiller ministériel qui a suivi ça de près. (...)
La majorité a par ailleurs avalisé la proposition faite par LR et le RN d’un partage des responsabilités, la droite obtenant la questure et l’extrême droite une seconde vice-présidence. (...)
Un comble pour les soutiens d’un chef de l’État qui faisait mine de s’inquiéter, pendant la campagne présidentielle, de la « banalisation » de l’extrême droite et de l’absence de « réaction » collective face à sa progression. « On ne rattrape pas les électeurs du RN en méprisant ceux qu’ils ont choisi d’élire, affirme à Mediapart Aurore Bergé, la présidente du groupe Renaissance. On a voté pour les six vice-présidents sur lesquels on s’était mis d’accord, qui garantissent une représentation proportionnelle à tous les groupes. Je ne fais pas partie de ceux qui jugent si les Français votent bien ou mal. »
La droite d’opposition tient sensiblement le même discours. (...)
La gauche ouvre un front « anti-Front »
Le son de cloche est radicalement différent à gauche. Alors que l’envie de mener bataille contre l’extrême droite occupe déjà les têtes, depuis mercredi, tout le monde se frotte les yeux devant les manœuvres de la majorité. « Ce qui est fou, c’est que les vice-présidents RN auraient été élus sans les voix de LREM. Autrement dit, Emmanuel Macron a délibérément choisi de donner les rênes de la maison du peuple à l’extrême droite », affirme Sandra Regol.
Même analyse d’Arthur Delaporte au PS, « profondément choqué » par l’attitude de la majorité qu’il accuse d’avoir légitimé l’extrême droite. (...)
Mais des nuances demeurent sur l’attitude générale à adopter. Y compris au sein de La France insoumise (LFI) où s’affrontent plusieurs lignes en interne sur le rapport à l’électorat « fâché pas facho ». Pour l’heure, les discussions ont commencé, en petit comité, sur quelques enjeux très concrets : la manière de se comporter dans l’hémicycle, de nommer l’ennemi (le mot « fachos » est-il à prohiber ?), ou d’aller, systématiquement ou non, contre à contre-courant des logiques institutionnelles…
« Les élus RN sont là, on ne va pas faire semblant de ne pas les voir », souligne le député du Nord David Guiraud. Pour celui qui s’est fait connaître du grand public par ses passes d’armes avec la fachosphère sur les plateaux télé, l’une des clés est d’être très souvent à l’initiative, « histoire de forcer l’extrême droite à se positionner par rapport à nous et non l’inverse ».
Louis Boyard, lui, propose de « revenir aux fondamentaux » : « Nous avons une responsabilité devant l’histoire », dit l’ancien syndicaliste lycéen, décidé à « nommer publiquement ce qui devra l’être : le racisme, l’inhumanité, la violence de ce parti ». Pour ce faire, il s’agit d’utiliser la caisse de résonance politique et médiatique offerte par l’hémicycle afin d’enrayer le double processus à l’œuvre : la banalisation presque parachevée du parti de Marine Le Pen, et désormais, son institutionnalisation. (...)