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Enquête sur l’Ultra-Trail
Article mis en ligne le 11 août 2021
dernière modification le 10 août 2021

Version extrême de la course à pied, l’ultra-trail n’est pas une pratique sportive comme les autres et son essor fulgurant ces dernières années ne doit certainement rien au hasard. « Dépassement de soi » par la souffrance, recherche d’authenticité écolo compatible, éthique du management et de l’auto-entreprenariat, l’ultra-trail se révèle être une manière de courir avec son temps. Notre journaliste Thomas Jusquiame a enquêté sur ce nouveau sport, sa rhétorique et son business.

Tu vas pisser du sang. Tu vas en chier. Tu vas souiller ton froc. Tu vas toucher le fond un nombre incalculable de fois. Tu vas voir 36 chandelles en éclatant l’ampoule de ton gros orteil sur un caillou pointu. Tu vas parler aux arbres […]. Tu vas engloutir des litres de Coca. Tu vas rêver de bouillon de légumes et de pastilles de sel. […] Tu vas tomber tête la première sur une allée forestière toute plate en t’éclatant une rotule déjà mal en point. Tu vas bouffer des tonnes de chips. Tu vas les gerber. Tu vas abandonner, le cœur et le corps brisés… et une demi-heure ou trois semaines après ta dernière agonie, tu chercheras une nouvelle course. Comment peut-on être aussi con ? Peut-être qu’au-delà de toutes ces emmerdes, de toutes ces souffrances, l’ultra a quelque chose de magique… [1] »

Voici comment Clare Gallagher, coureuse américaine aux dizaines de milliers d’abonnés Instagram, militante écologique, diplômée de la prestigieuse université de Princeton et nouvelle égérie de Patagonia – la multinationale spécialisée dans le sport dit outdoor –, décrit son expérience de la course très longue distance en milieu naturel : l’ultra-trail. (...)

Quand vous lisez ou visionnez du contenu sur l’ultra-trail, jamais vous n’entendez parler de compétition, très rarement de classement ou de podium, et encore moins d’adversaires ou de records à battre.

La communion avec la nature, la convivialité, la connaissance de soi, le dépassement de ses limites, l’humilité, l’aventure, prendre du plaisir, sont les termes le plus communément utilisés par les participants. Quant aux principaux organisateurs de ces événements sportifs, leur champ lexical tourne autour de « valeurs » et d’« engagements » : écoresponsabilité, solidarité, authenticité, respect, entraide. Certains parlent même d’éthique et d’universalité.

L’ultra-trail serait donc une pratique sportive exclusivement basée sur le goût de l’effort et de la nature, tout en défendant une écologie responsable.

Pourtant, cette discipline questionne, tant les contradictions sont nombreuses : elle se veut ouverte à toutes et à tous, mais le prix du matériel et d’inscription aux compétitions est rédhibitoire. Elle prône une expérience intérieure apaisée et une écoute de son corps, mais les traumatismes physiques et psychologiques touchent bon nombre de ses pratiquants. Elle prétend se désintéresser de tout exploit individuel, mais valorise l’obtention du maillot « finisher » et les « élites » de la discipline. Elle serait une pratique sportive hautement écologique, mais quid de l’impact environnemental de 10 000 coureurs et de ses 100 000 spectateurs venus des cinq continents dans une vallée montagneuse ?

Course à l’échalote (...)

« les trois principales motivations invoquées par les coureurs à pied sont : améliorer sa condition physique (58 %), être en bonne santé (58 %), perdre du poids (35 %) ».

Le trail – qui se traduit littéralement par sentier – rentre dans la catégorie course à pied. Si sa définition reste floue, tout le monde s’accorde à dire qu’elle doit s’exercer dans un environnement naturel – forêt, plaine, montagne – et sur une longue distance – au moins 5 km. Le succès de cette discipline est vertigineux : en France, on compte 150 trails organisés en 2001 pour 2 500 en 2015, et il y aurait aujourd’hui autour de 4 500 compétitions rassemblant environ 1 million de coureurs.

L’ultra-trail, c’est simplement le versant extrême et viril du gentil petit trail. La distance à parcourir doit être supérieure à celle d’un marathon (42,195 km), même si de nombreux observateurs estiment que pour mériter l’appellation « ultra », c’est 80 km minimum. Sans oublier le dénivelé positif (« D+ » pour les intimes), qui est la différence d’altitude entre le début et la fin de la course, autrement dit les montées.

Mais qui est à l’origine de l’ultra-trail ? De quelle graine a germé l’idée de faire payer des gens pour enfiler un dossard et courir en troupeau dans la nature ? Il semblerait que le pionnier de cette pratique soit le Californien Gordy Ainsleigh. Habitué de la Western States Ride, une course à cheval de 100 miles, il raconte que lors de l’édition de 1974, son cheval s’étant estropié et n’ayant plus de monture à disposition, il a courageusement décidé d’y participer à pied. Il terminera la course dans le temps normalement imparti aux cavaliers. Trois ans plus tard, ce sont 14 personnes qui s’élanceront à sa suite. La première compétition d’ultra-trail était née. (...)

Born to Run, livre fétiche du traileur, vendu à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde, raconte ainsi l’enquête d’un journaliste à la recherche d’une tribu indienne mexicaine, les Tarahumaras, qui courent depuis la nuit des temps sur des centaines de kilomètres, à une vitesse rapide et constante et le tout sur des terrains accidentés. Leur secret ? Ils courent pieds nus. (...)

Au-delà de cette analyse anthropologique discutable, chez les traileurs, l’affect le plus visible au premier abord lors d’une course, ce n’est ni la joie ni le bonheur, mais bien la souffrance. En plein effort, tous les traileurs se sont posés au moins une fois la question « mais qu’est-ce que je fous là ? ».
Dérive compétitive

On a d’ailleurs tendance à associer la plupart des sports à la notion de souffrance. (...)

Prenons pour exemple la bataille à laquelle se livrent les organisateurs des ultra-trails pour attirer des clients. Pour se différencier, plusieurs d’entre eux jouent sur la corde quelque peu narcissique des participants avides « d’exploits », en leur proposant des parcours toujours plus éprouvants où ils pourront « souiller leur froc », comme dirait Clare Gallagher.
Car parcourir 80 km en montagne en plein mois d’août ne suffit plus... (...)

dans les deux plus grandes courses de plus de 100 miles en Amérique du Nord, la moyenne d’âge est de 44,5 ans (en comparaison, la moyenne d’âge de l’UTMB® est de 42 ans). Les participants sont composés à 80 % d’hommes, mariés à 70 %, qui ont à 43 % un diplôme de type « licence » (bac + 3), voire plus élevé (37 %) [5]. Et selon une enquête menée en 2013 auprès de plus de 2 000 pratiquants par le Think Tank Trail (TTT), la moitié des traileurs appartiennent à des catégories socioprofessionnelles supérieures (CSP+) – dirigeants, cadres supérieurs et moyens, professions libérales. Un cinquième d’entre eux ont des revenus dépassant les 50 000 € par an. (...)

Dans une tribune du journal Le Monde datée de 2017, un anthropologue et un sociologue tentaient d’analyser les ressorts de cet engouement : « L’ultra-trail reflète les valeurs phares d’une société qui enjoint à l’individu de posséder des qualités de réactivité, d’autonomie et d’adaptabilité, d’évaluer et d’optimiser ses ressources physiques et cognitives pour produire la meilleure performance. De fait, ces attentes entrent particulièrement bien en résonance avec les dispositions mentales et corporelles de coureurs principalement issus des classes moyennes diplômées. »

Les mots manager ou entrepreneur ne sont étonnamment pas cités dans cette tribune, mais Thibault Bardon, un universitaire et spécialiste du management s’est intéressé à ce profil spécifique. Il a mené une étude récente] auprès de 33 managers pour définir le lien entre cette pratique sportive intense et l’environnement professionnel de ses pratiquants, cela afin de déterminer leurs principales motivations, qu’il compte au nombre de cinq.

Il note tout d’abord une volonté d’améliorer la communication externe, en sponsorisant des événements pour l’image de l’entreprise, et de renforcer la cohésion interne, en courant avec les salariés (...)

Ce sport serait troisièmement une soupape de décompression, pour évacuer le stress et la pression constante subie au travail, ainsi qu’un remède, pour trouver un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle en se réalisant dans autre chose que son métier. Enfin, la prouesse sportive devient un marqueur identitaire important qui profite à leur carrière, en projetant une image de leader pugnace et persévérant. Ajoutez à cela le regard que les salariés ont sur leur manager qui, en plus de diriger la boîte, réalise des « exploits », ce qui participe, comme l’explique Thibaut Bardon, « à la mythologie du dirigeant superman ».

Pour comprendre comment cette discipline peut générer autant de bénéfices personnels, il est indispensable de se pencher sur les conditions de préparation de ces « exploits ». Ainsi que sur leurs conséquences physiques et mentales.
Ultra-dévotion

Pour éviter d’abandonner un ultra-trail en pleine course (ce que certains vivent comme un traumatisme), l’investissement personnel est colossal. (...)

réaliser des entraînements intensifs et des compétitions éprouvantes, en faisant fi des alertes physiques produites par l’organisme, provoque inévitablement un grand nombre de blessures et de traumatismes.

Les pépins physiques sont multiples (...)

Et si les cas de dopage sont rares, certains médecins s’inquiètent des pratiques d’automédication. L’utilisation d’anti-inflammatoires, antivomitifs, antidiarrhéiques serait fréquente chez les coureurs amateurs (...)

Au niveau psychologique, on trouve également la bigorexie (ou addiction au sport), une maladie qui touche une quantité non négligeable de traileurs.

Une étude menée lors de l’UTMB®en 2011 montre que sur un échantillon de 1 775 inscrits, 7 % des coureurs étaient considérés comme dépendants, et 60 % semblaient présenter des risques de dépendance (...)

Homo economicus natura

Dépendant, addict, avec un portefeuille bien garni, le traileur devient donc une cible commerciale de premier choix, aiguisant l’appétit des entreprises… (...)

Pour vendre leur matériel, les entreprises spécialisées dans le secteur de l’outdoor n’hésitent pas à surexploiter le mouvement d’« écologisation » du sport.

Le cas de la marque Patagonia est doublement intéressant, car il arrive à tirer avantage de la crise écologique tout en réveillant chez le consommateur le militant qui sommeille en lui. (...)

Leur site e-commerce affiche la couleur : à l’heure où j’effectue mes recherches, leur page d’accueil fait défiler en fond une vidéo d’activistes pour le climat. Il y a également, sur les quatre onglets principaux, une rubrique « activisme » accolée à l’onglet « e-boutique ».

La marque finance aussi de nombreux projets de protection de l’environnement et reverse 1 % de son chiffre d’affaires à l’association 1 % for the Planet, et l’équipe managériale de la zone Europe a même participé à une action du mouvement Extinction Rebellion.

En revanche, savoir comment est alimenté en marchandise leur gigantesque réseau mondial de distribution (5 075 points de vente d’après leur site) et pourquoi l’entreprise américaine délocalise des usines de production au Sri Lanka ou au Vietnam — pour l’instant — reste un mystère. (...)

Un trail « urbain » a récemment été créé pour attirer l’importante population des villes.

L’Ecotrail de Paris, « une course en nature qui s’invite en ville » comme l’indique son site Internet, propose de « vivre une expérience authentique » (moyennant 98 € pour le 80 km) en fonction de votre niveau : une épreuve de randonnée nordique, une de randonnée tout court, puis cinq courses différentes de trail (10, 18, 30, 45 et 80 km). (...)

Je me suis rendu à la 14e édition de cette course critiquée par quelques puristes, car trop éloignée de l’esprit « nature » du trail (le parcours fait passer les coureurs sur des ponts au-dessus de l’autoroute et une partie non négligeable du parcours s’effectue en plein Paris). (...)

L’assureur détient même le statut « d’entreprise à mission » que la loi PACTE (promulguée en mai 2019) définit comme « permettant à une entreprise de déclarer sa raison d’être à travers plusieurs objectifs sociaux et environnementaux ».

La raison d’être d’un assureur, ou la priorité d’une entreprise de vêtements outdoor, ne serait donc plus de réaliser du profit dans un monde basé sur un fonctionnement capitaliste, mais uniquement de sauver la planète et ses habitants. (...)

Des voix s’élèvent

Dans la vallée du Mont-Blanc, un collectif intitulé l’Ultra-Sieste réunit un groupe de personnes qui, depuis quelques années, se rejoignent près de la ligne de départ de l’UTMB® pour sensibiliser le public sur les problèmes que pose l’ultra-trail. Ils organisent également des conférences autour de cette thématique.

Un participant de l’Ultra-Sieste, et guide de haute montagne de profession, m’explique que pour lui, l’ultra-trail est « une souffrance organisée ». « Si tu voyais dans quel état physique arrivent les derniers, après deux nuits passées dans la montagne… Il y a une adoration de la souffrance. » Le plus gênant, pour lui, c’est l’hypocrisie des discours qui entourent l’événement (...)

Le sociologue du sport Jean-Marie Brohm, intervenant lors d’une conférence de l’Ultra-Sieste, analyse les choses d’un point de vue plus philosophique : « La valeur du sport c’est flirter avec la mort, réelle ou symbolique : “tuer, écraser, l’autre, le rival”, tuer la nature, la maîtriser, la conquérir et in fine se tuer soi-même. Car le dépassement de soi-même c’est la course indéfinie à quoi ? Contre la dénégation de sa propre mort. Le système sportif a ceci de particulier : il concerne la chose la moins maîtrisable : le corps. Donc il s’agit de prouver que l’on est encore capable à 50 ans de courir le marathon des sables, où que sais-je encore. C’est la raison pour laquelle de plus en plus de personnes d’un certain âge se remettent à faire du sport. Il faut que l’on reste éternellement jeune, car le sport est une idéologie de la jeunesse. Il s’agit de trouver d’autres formes de pratique sportive, qui ne soient pas violentes, destructrices, et en particulier qui ne soient pas le fondement d’un système politique où il s’agit de faire galoper tout le monde, car le rêve de toute société en crise, c’est de faire galoper tout le monde. Toute société en crise consiste à offrir du sport, transpirer, se remuer, se bouger, ça évitera de réfléchir. Qu’est-ce que ça veut dire de passer tous ses week-ends à aller gravir des sentiers escarpés ? S’entraîner trois fois par semaine minimum ? » (...)

Henri Laborit – célèbre médecin, chirurgien et neurobiologiste : « Le sport est une sorte d’ersatz d’une vie plus naturelle. Mais le problème survient lorsque, de cette finalité tronquée, naît la compétition. Comme s’il s’agissait d’une suite logique ! Alors ça, je ne l’admets pas ! Pour moi, toute compétition est ordurière. Elle est à l’origine de tous les malheurs de l’homme : la compétition économique où il faut vendre un peu plus de marchandises, la compétition à l’école ou dans la vie où il faut être le plus grand, le plus beau, le plus fort. Et le sport ne fait souvent qu’entretenir cette obsession malsaine. Dans notre monde, la compétition, c’est la trivialité la plus dégueulasse, la plus bête. […] Est-ce que vous savez d’où vient l’esprit de compétition ? Comment cela se passe dans votre cerveau lorsque vous avez envie de vous mesurer à un autre ? Eh bien, c’est la recherche de la dominance, c’est la possession des choses et des êtres qui vous anime. Dans un espace vide, nous ne serions en compétition avec personne. Il n’y a aucun instinct là-dessous. Seulement l’apprentissage d’une lutte pour s’approprier des gratifications. Si cela vous paraît naturel, c’est parce que l’on a introduit dans votre crâne des automatismes de pensées et des concepts que vous n’oserez jamais changer d’une virgule parce que ce serait trop douloureux pour vous. Mais ne vous vexez pas. Tout le monde est contaminé par cette connerie […]. »