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Marie-Claude Saliceti
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France24
En Turquie, les Kurdes rêvent de vivre "dans un pays sans discriminations"
#kurdes
Article mis en ligne le 11 mai 2023

À l’approche des élections du 14 mai, les regards se tournent vers le vote des 15 à 20 millions de Kurdes qui composent la population turque. Le choix de ces électeurs, présentés comme des faiseurs de roi, sera déterminant dans le scrutin présidentiel qui oppose Recep Tayyip Erdogan à Kemal Kilicdaroglu.

"Je suis kurde et alévi. Je suis discriminé à cause de cette double identité." Il est là, debout devant une tente improvisée en plastique bleu. Les yeux dans le vague. Emre a 23 ans. Il est né et a grandi à Pazarcik, une ville à majorité kurde et alévie dans la province de Kahramanmaras. Sa famille a tout perdu la nuit du 6 février lorsque la terre a tremblé dans le sud-est de la Turquie. (...)

"J’ai vu beaucoup de gens mourir car dans les deux ou trois premiers jours, nous n’avons reçu aucune aide, raconte le jeune homme. Cette rue est kurde et alévie. Bien qu’il y ait des maisons détruites, nous n’avons pas reçu la même assistance que dans les autres rues où il y avait pourtant moins de dégâts."

Dans la voix d’Emre, une colère sourde. Kurdes, alevis [une minorité pratiquant un islam hétérodoxe, NDLR], Turcs... Pour lui, la discrimination ne fait aucun doute. "Il y a un siècle, les Blancs et les Noirs vivaient séparément aux États-Unis, dit-il en évoquant la ségrégation raciale mise en place après l’abolition de l’esclavage. Ils avaient même des toilettes différentes. Aujourd’hui, ils ont réussi à dépasser tout cela. Mais ici, rien ne change, ça continue."

L’étudiant, qui aspirait à devenir aide-soignant en gériatrie, n’a plus de rêve. La boulangerie où il travaillait pour arrondir ses fins de mois a été détruite. Sa priorité est désormais de survivre. Et de voter. (...)

"Les gens ont peur de parler kurde et de montrer leur identité"

Convoité, le vote kurde représente 15 à 20 millions de personnes. De quoi changer la donne pour une opposition qui rêve de mettre un terme à 20 ans de pouvoir de Recep Tayyip Erdogan. Car contrairement à 2018, le HDP a choisi de ne pas présenter de candidat et d’appeler à voter pour le candidat d’opposition Kemal Kilicdaroglu (CHP). Le parti prokurde est ainsi présenté comme le faiseur de roi du 14 mai. (...)

"Les Kurdes avaient beaucoup d’attentes sous la présidence d’Erdogan. Au début des années 2000, un processus de négociations a été entamé car pour se porter candidate à l’Union européenne, la Turquie a dû faire des changements, explique Cuma Çiçek, chercheur associé à l’Institut français d’études anatoliennes (Ifea) à Istanbul. Le Premier ministre Erdogan a lancé de nombreuses réformes sur l’identité et la langue kurdes entre 2007 et 2015. Un programme d’enseignement a même été lancé à l’université. Ça a suscité beaucoup d’espoir chez les Kurdes pour leurs droits et le respect de leur culture. Ensuite, l’AKP a fait des alliances politiques avec des nationalistes et la question kurde est devenue sécuritaire et terroriste." (...)

L’espoir de relancer le processus de paix

Si Dilber attend "beaucoup de ces élections", ce n’est pas le cas de Halit Ciçek. "Arrêté et torturé à plusieurs reprises", le Kurde originaire de Mardin a posé ses valises à Istanbul il y a plus de 40 ans. Installé dans un café du quartier kurde de Tarlabasi, c’est sans enthousiasme qu’il évoque l’échéance électorale. (...)

Kemal Kilicdaroglu peut-il raviver l’espoir ? Pour Cuma Çiçek, cela permettrait de relancer un dialogue au point mort depuis de nombreuses années. "Même si Kilicdaroglu ne présente rien de notable sur la question kurde, il propose néanmoins d’élargir l’espace politique et les droits, précise le chercheur. En cas de victoire, l’alliance aura besoin du HDP pour avoir une majorité au Parlement afin de changer la loi et le système politique. Ces discussions pourront ouvrir un espace pour évoquer le processus de paix et les droits fondamentaux." (...)

Reste la perspective d’une nouvelle victoire du président Erdogan. Un scénario que d’aucuns appréhendent. "Depuis des siècles, malgré l’assimilation, l’oppression, nous avons survécu. Je peux être arrêté ou tué mais ma seule crainte s’il gagne, c’est que l’on perde les bases de la démocratie, ajoute Ferhat Encü. Nous redoutons qu’il n’y ait plus d’espoir de paix. Il en va de l’avenir de la Turquie."