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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
En Iran, la répression frappe encore plus durement les milieux modestes
#iran #MahsaAmini #IranRevolution #executions
Article mis en ligne le 15 janvier 2023
dernière modification le 14 janvier 2023

Quatre mois après la mort de Mahsa Amini, et alors qu’une nouvelle pendaison a été annoncée par Téhéran, l’impitoyable férocité du régime a fait fléchir le soulèvement de la jeunesse iranienne. L’effet est particulièrement notable dans les couches les plus pauvres, qui ont largement contribué à alimenter la révolte.

On ne peut donner ni son nom ni même son âge. Ni aucun élément qui pourrait permettre d’identifier ses proches. On peut simplement mentionner qu’il s’agit d’une jeune fille, que l’on appellera Raheleh, et qu’elle venait d’un quartier pauvre du sud de Téhéran ou de sa proche banlieue. Son histoire est révélée par une artiste iranienne qui s’est impliquée financièrement pour venir en aide à sa famille, complètement anéantie par la violence de la répression. Elle a requis le plus strict anonymat.

Quand Raheleh est rendue à sa mère, après avoir été arrêtée en novembre ou décembre pour avoir manifesté, elle est dans un sale état. Elle a été battue, violée avec divers objets au point que ses blessures dans la zone anale ont nécessité douze points de suture. Mais elle est aussi déterminée à faire connaître les tourments qu’elle a subis. Comment faire ? Une famille modeste en Iran ne dispose pas des mêmes moyens que les classes moyennes ou aisées.

Un voisin se propose de l’aider à contacter une organisation de défense des droits humains. Mais ce sont les agents du régime que l’homme ira voir. Raheleh est à nouveau arrêtée, déclarée démente et envoyée dans un établissement psychiatrique, où elle mourra peu après. (...)

Alors que l’Iran a annoncé, samedi 14 janvier, l’exécution par pendaison d’Ali Reza Akbari, un Irano-Britannique accusé d’espionnage, ce récit de répression féroce sonne juste. « Même si on ne peut totalement exclure une certaine exagération, tant la haine des gens pour le régime est forte, ce qui est arrivé à cette jeune fille ne me surprend aucunement », commente depuis Paris l’avocat Karim Lahidji, fondateur de la Ligue iranienne de défense des droits de l’homme et président d’honneur de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH).

« Si vous vous opposez à ce régime, vous n’êtes plus considéré comme un être humain, vous n’êtes plus rien du tout. Vous n’êtes plus qu’un esclave et, comme le prévoit la charia, vous êtes susceptibles d’être fouetté, violé, battu à mort. Et on prendra aussi vos biens », rappelle le militant des droits humains. (...)

« Ce qui arrive en Iran est beaucoup plus grave que ce qui vous parvient en Europe, ajoute un jeune intellectuel iranien de passage à Paris. On parle beaucoup des artistes, des actrices ou des sportives quand elles sont arrêtées. Mais le régime veille à les ménager. On a pu voir la libération de l’actrice Taraneh Aldousti, [le 4 janvier, après avoir versé une caution de un milliard de tomans, soit quelque 25 000 euros – ndlr], qui est sortie de la prison d’Evin sans voile et en souriant, accueillie par ses amis du cinéma. Cela n’a rien à voir avec la répression autrement plus terrible qui s’exerce à l’encontre des classes populaires et des minorités. Et eux, il n’y a personne pour les défendre. »

« Ne le dis pas à Maman »

On le voit avec les quatre jeunes gens exécutés dernièrement, sous l’accusation d’« inimitié contre Dieu » ou de « corruption sur terre », à la suite d’aveux arrachés sous la torture et de procès expéditifs conduits sans avocats. Tous venaient de milieux modestes. (...)

S’ajoute enfin la hantise pour les familles modestes et les classes moyennes des lourdes cautions exigées par le pouvoir judiciaire pour la libération de leurs enfants emprisonnés, qui se montent à des milliards de tomans, soit des milliers d’euros, et qui les obligent à s’endetter pour des années, voire à vie, et à hypothéquer leurs appartements. (...)

« Début janvier, une vidéo prise dans le grand centre commercial Opal Mall, au nord de Téhéran, est devenue virale. Elle montre des femmes déambulant sans porter le voile. Si ces images ont été interprétées en Occident comme le signe que les choses changeaient, elles ont été perçues en Iran comme celles de la poursuite des inégalités. Seules les classes les plus riches bénéficient de tels avantages, alors que les quartiers et classes précaires et populaires continuent à subir les mêmes contraintes. Au même moment, dans les environs du bazar de Téhéran ou ailleurs dans le pays, les obligations de port du voile n’avaient en rien changé. »

C’est pourtant au nom des mostazafin (les « déshérités », un terme emprunté au Coran), que la révolution islamique de 1979 s’était faite. (...)

Aujourd’hui, ce sont encore dans les quartiers les plus pauvres de Téhéran, ceux du sud de la ville, où l’on recense le moins de zones de protestation. Mais pour le régime, ces classes populaires sont devenues la principale menace. D’où la férocité de la répression à leur encontre.

L’adieu à la révolution islamique des « déshérités » (...)

Elles et ils ne se reconnaissaient plus dans le vocabulaire religieux. Mais le reste de l’Iran n’a pas bougé, laissant leur soulèvement se faire écraser en trois semaines. La répression fera au moins 1 500 morts, selon les recherches de l’agence Reuters. Elle cassera le mouvement.

Quatre mois après la mort sous les coups de Mahsa Amini, le 14 septembre à Téhéran, la mort de plus de 500 manifestants et l’arrestation de 16 000 autres, le mouvement faiblit. (...)

Mais les mobilisations en cours ne se résument pas au nombre de manifestants, ni à celui des manifestations – même si c’est la régularité et l’ampleur de ces dernières, plus de 250 localités ayant été touchées, qui ont d’abord inquiété le régime. Le répertoire de la contestation est autrement plus vaste, s’appuyant sur les slogans lancés la nuit depuis les immeubles, les graffitis, les chansons, les partages d’expériences et d’informations sur les réseaux sociaux, les pétitions, les grèves… (...)