Lors de la COP26, l’Inde a fait valoir son droit à une « utilisation responsable » du combustible fossile. Mais sur le terrain, la relance du secteur portée par le gouvernement se fait en l’absence totale de normes environnementales et sociales.
Sur la route, en sortant de la ville de Raigarh, on croise plus de camions que d’habitants. Leurs roues soulèvent poussière et cendres qui recouvrent le sol et les arbres. Par la fenêtre défilent de hauts portails aux noms des grands groupes indiens du secteur minier : Adani Power, Jindal Steel and Power… Et derrière les murs, d’immenses silhouettes de cheminées, d’usines et de centrales.
La route conduit à Gare Palma, un des plus grands ensembles de mines à ciel ouvert d’Inde. Il est situé dans le Chhattisgarh, État qui ne pèse que 2 % de la population mais où reposent 14 % des réserves de charbon du pays. Comme les trois quarts de l’électricité est produite en Inde à partir du charbon, les sols du Chhattisgarh sont convoités. Mais les habitants en font les frais. (...)
À deux kilomètres d’une mine géante à ciel ouvert, le village tribal de Sarasmal et ses maisons de terre cuite. « Ma mère a des problèmes d’estomac, mon grand frère de peau. D’autres ont des toux chroniques, témoigne Shivpal Bhagat, 33 ans, chef du village. C’est injuste parce que les travailleurs des mines ont une assurance-santé. Mais nous, agriculteurs, n’avons rien. »
La dure loi des industriels
En cause, les cendres qui flottent dans l’air mais aussi la pollution des eaux par l’industrie du charbon. Selon le ministère de l’environnement, 20 % des habitants de la région souffrent de problèmes pulmonaires contre 2 % dans le reste de l’Inde. À Sarasmal, c’est encore pire. Une étude menée en 2017 a conclu que 87 % des villageois étaient affectés par la pollution. (...)
Ceux qui s’opposent aux industriels se font malheureusement rarement entendre, quand ils ne sont pas menacés. « À cause des secousses liées aux déflagrations dans les mines, ma maison se fissure et le puits s’effondre, raconte Anand Patnaik, 55 ans. J’ai manifesté à Raigarh pour demander compensation et quelques jours plus tard, on a foncé sur ma voiture. La ceinture de sécurité m’a sauvé. »
Les violations de la loi, les pressions mafieuses sur les habitants dans les zones minières de l’Inde ne sont pas nouvelles. Mais elles s’accélèrent depuis l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi, bien décidé à « libérer le charbon », c’est-à-dire céder par enchères à des industriels les ressources fossiles du pays. « De nouvelles entreprises prospectent et l’activité va augmenter », redoute Shivpal Bhagat à Sarasmal. (...)
« Jusqu’en 2014, la Constitution interdisait l’achat des mines - même si, dans les faits, l’entreprise publique Coal India Limited déléguait souvent leur exploitation au secteur privé, détaille Lydia Powell, experte en énergie à l’Observer Research Foundation. Une fois au pouvoir, Narendra Modi a fait changer la loi et mis en vente 72 “blocs” de charbon. » La braderie s’est accélérée durant le confinement, pendant que le principe de précaution était peu ou prou supprimé du code environnemental. (...)
Troisième émetteur mondial de CO2, l’Inde rappelle souvent qu’il est un des pays les moins polluants au monde ramené au nombre d’habitants, avec 1,8 tonne par an contre 7,4 pour le rival chinois. Cinquième producteur d’énergie solaire au monde, le pays vise par ailleurs 500 GW d’énergie renouvelable d’ici 2030, un objectif revu à la hausse. Mais New Delhi refuse de se passer du charbon.
Lors de la COP26, la délégation indienne a choqué en s’opposant au terme de « sortie » du charbon dans le texte final, lui préférant celui de diminution. « Les pays en développement ont droit à une utilisation responsable des combustibles fossiles », a justifié le ministre de l’environnement, Bhupender Yadav, à Glasgow. (...)
« Des normes industrielles permettraient au moins de limiter les rejets de gaz à effet de serre. »
Mais le pays n’en prend pas le chemin. « La plupart des centrales thermiques existantes ou en construction ne possèdent aucun dispositif de désulfuration », explique Sunil Dahiya, analyste pour le Centre for Research on Energy and Clean Air. Dans le même temps, l’Inde s’est fixé comme objectif d’extraire 1,5 milliard de tonnes de charbon par an, une hausse de 50 % par rapport à 2019.
En plus d’empoisonner l’air et les habitants, la politique du charbon à tout prix pourrait bien s’avérer une impasse économique. Selon l’Agence internationale de l’énergie, le photovoltaïque indien est désormais près de 75 % moins cher que le charbon. D’ailleurs, les enchères du gouvernement Modi ne rencontrent pas le succès escompté. Sur 72 blocs, seuls 31 ont pour l’instant trouvé preneur, à bas prix. (...)