Alors que les Algériens et les Soudanais sont toujours mobilisés pour faire tomber le régime après la chute des présidents Abdelaziz Bouteflika et Omar Al-Bachir, le Parlement égyptien entérine le renforcement de la présidentialisation du pouvoir et légitime la prolongation du mandat d’Abdel Fattah Al-Sissi à la tête de l’État.
Une révision constitutionnelle préparée par le Parlement égyptien permettra à Abdel Fattah Al-Sissi de se présenter au-delà de la limite des deux mandats imposés par l’actuelle Constitution et de rester président jusqu’en 2030. Cette révision introduit également d’autres dispositions dont les plus notables accentuent le contrôle du pouvoir judiciaire par l’exécutif. Derrière ce renforcement de l’autoritarisme, ce sont également des équilibres internes du régime qui se jouent : le président toujours à la merci de l’armée étend sa stratégie anti-coup à la magistrature, mais demeure fragile. (...)
En finir avec l’autonomie du pouvoir judiciaire
Les dispositions les plus commentées sont évidemment celles qui permettent à Sissi de rester au pouvoir jusqu’en 2030. La Constitution révisée limite toujours le nombre de mandats à deux, mais elle en allonge la durée de quatre à six ans (article 140) tandis qu’un article transitoire permet au président actuel de prolonger son mandat actuel jusqu’en 2024 — au lieu de 2022 — au-delà des quatre années prévues, et de se présenter à un autre mandat de six ans (article 241). (...)
Surtout, la Constitution révisée attribue au président de la République des pouvoirs qui restreignent l’autonomie du pouvoir judiciaire (...)
D’autres amendements enfin concernent l’armée. Est inscrit son rôle de défenseur de la Constitution et de la démocratie ainsi que de protecteur des fondations de l’État civil, des droits et libertés individuelles (article 200). Si la Constitution de 2014 permettait déjà de juger des civils devant des tribunaux militaires en cas d’attaque « directe », le texte amendé supprime le mot « direct », élargissant ainsi le champ d’intervention des tribunaux militaires (article 204).
Légitimer l’autoritarisme déjà existant
Cette révision permet à Sissi de consolider le pouvoir présidentiel. Cependant, il ne le consolide pas tant au détriment du pluralisme que de ses compétiteurs internes. En effet, le pluralisme politique et toute forme de démocratisation ont déjà été, depuis longtemps, entravés. À cet égard, la Constitution amendée ne changera pas grand-chose, l’autoritarisme est déjà bien en place, comme en témoignent le verrouillage de la scène politique, la répression et l’éviction de toute source d’opposition. (...)
Le processus d’amendement de la Constitution relève donc plutôt de la consolidation de l’autoritarisme par sa légitimation. Non pas parce que le texte aurait une valeur suprême et inaltérable, mais parce qu’il permet au régime de s’appuyer sur une source de légitimité qui repose autant sur une idéalisation du droit comme norme ultime qui s’imposerait à tous
2
que sur le rituel de l’élection au travers du plébiscite que constituera ce référendum.
Par ailleurs, ces amendements s’inscrivent dans une stratégie présidentielle anti-coup qui cible les acteurs institutionnels qui pourrait remettre en question le pouvoir de Sissi. (...)
pour balancer le pouvoir de l’armée, la prééminence de l’institution militaire est aujourd’hui trop importante pour que Sissi puisse la mettre en compétition avec d’autres acteurs.
Valse dans la hiérarchie militaire
Il a donc adopté une stratégie visant à ne pas laisser les chefs militaires consolider leur propre pouvoir au sein de l’institution. Ainsi, depuis l’été 2017, la plupart des responsables des instances sécuritaires les plus stratégiques ont été remplacés : les ministres de la défense et de l’intérieur, le chef d’état-major des armées, le chef du service des renseignements généraux, le chef de la Direction du renseignement militaire. (...)
Le régime a tout fait pour évincer avec succès les opposants à la révision constitutionnelle. Outre le travail de propagande en faveur de la révision, aucune voix de l’opposition n’a été conviée à participer au débat national organisé par le Parlement et 34 000 sites internet ont été bloqués afin de ne laisser aucune possibilité aux opposants à la révision de s’exprimer. Finalement, le référendum débute trois jours après la publication de la version définitive des articles révisés, ce qui ne laisse pas de temps pour une éventuelle campagne de l’opposition. Les derniers changements apportés reflètent plutôt la position encore fragile du président qui doit composer avec les diverses structures du régime : le parlement, l’armée et la justice. (...)
L’autoritarisme est donc renforcé, mais le pouvoir personnel de Sissi demeure fragile.