Les tests de dépistage sont au coeur des stratégies réussies de lutte contre le coronavirus. Mais en France, ils sont pratiqués avec parcimonie. Car le gouvernement a perdu deux mois avant de se rendre compte du problème, se reposant sur un confinement massif. Changements de cap incessants, lenteurs administratives, commandes mystérieuses de tests... Reporterre passe au crible l’échec de l’Etat.
L’absence de dépistage aux débuts de la crise du SARS-CoV-2 a laissé les spécialistes médusés : « Ce à quoi nous avons assisté en France est contraire à tout ce que nous avons appris sur les maladies infectieuses. Que ce soit le choléra, le paludisme ou la tuberculose, le premier réflexe, c’est de dépister, d’identifier les malades avec des tests qui permettent la recherche des sujets contacts », dit Annie Thébaud-Mony, directrice honoraire de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), et spécialiste du dépistage de la tuberculose. (...)
Plusieurs rouages rouillés ont entravé la mécanique gouvernementale. Un retard qui a réduit la stratégie à un confinement massif et à subir une mortalité parmi les plus élevées du monde (plus de 20.000 morts par le coronavirus).
D’abord, il y a eu la communication inconsistante du gouvernement, virevoltant au fil des jours. (...)
si la mécanique paraissait enfin enclenchée, les verrous administratifs ont mis près de deux semaines à sauter. Les CHU (Centres hospitaliers universitaires) et les laboratoires privés s’y sont mis, mais il a fallu attendre le 5 avril la parution d’un arrêté autorisant les laboratoires vétérinaires, de gendarmerie, de ville et départementaux à partager leurs outils d’analyse. Pourtant, dès l’amorce du confinement et l’allocution d’Emmanuel Macron le 12 mars, de nombreux laboratoires vétérinaires s’étaient montrés prêts à participer au dépistage. Sans recevoir durant trois semaines l’attention du gouvernement. Faute d’homologation, ces techniciens qui ont participé aux recherches sur la grippe aviaire et sur la vache folle sont restés sur la touche. « On a sollicité l’ARS, qui nous a répondu qu’ils n’avaient pas besoin de nous, car ce sont les CHU qui font les dépistages. J’étais étonné, on sait que les CHU ne peuvent pas tout faire », soupire un biologiste.
Conséquence de ces prises de décisions tardives, des laboratoires qui possèdent les moyens techniques, le savoir-faire et les ressources humaines n’ont pu entrer en action que tardivement. (...)
Les commandes de matériels nécessaires aux tests ont également été impactées par ce retard. « Or aujourd’hui il est plus difficile de s’approvisionner en réactifs et en écouvillons qu’il y a un mois », souligne Jérôme Martin, cofondateur de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament. D’autant que le dépistage nécessite des équipements de protection qui doivent être changés entre chaque test. Là encore, le manque de masques a frappé. « On a été oublié dans la dotation, dit le Dr Cens, dépisteur à Pau, les biologistes ne faisaient pas partie des personnes prioritaires. » (...)
« Les gouvernements français successifs ont choisi de délocaliser les industries pharmaceutiques »
Le tempo disharmonieux du gouvernement n’a pas été le seul frein à la montée en charge du dépistage. Les capacités matérielles sont également au cœur de ce manque de dynamique. Pourquoi ? « Tout simplement parce qu’on n’a pas la capacité », résume Jérôme Martin. Dans un rapport remis au Sénat le 3 avril, le Syndicat des jeunes biologistes médicaux (SJBM) détaille les carences françaises. « En Allemagne comme en Corée du Sud, des entreprises de production sont présentes sur le territoire (Seegene, etc.). En Italie, l’entreprise Copan produit la majorité des écouvillons et milieux de conservation utilisés dans le monde, peut-on y lire, les gouvernements de ces pays ont donc pu faire appel à elles de manière rapide et localisée, en demandant une augmentation des capacités de production. » (...)
Et en France ? « Faute de production, nous sommes dépendants d’approvisionnements extérieurs, à l’exception de Biomerieux qui produit les tests Argene Sars-Cov-2 R-Gene, mais ils n’ont obtenu de validation de ces tests que le 29 mars 2020, soit plusieurs semaines après la validation des tests de concurrents producteurs de réactifs dans d’autres pays. »
Un état de fait désastreux, qui résulte de l’affaiblissement de l’industrie pharmaceutique française. (...)
« On ne peut pas reprocher au gouvernement les choix économiques des trente dernières années, analyse Jérôme Martin. En revanche, ce qui est extrêmement choquant, c’est qu’au lieu de reconnaître les pénuries de matériels, le gouvernement et ses administrations ont choisi un habillage médical. Notamment quand Édouard Philippe a énoncé le 24 mars une doctrine incitant à ne tester que les personnes ayant des symptômes, alors qu’on passe à côté de tous les cas asymptomatiques. »
Tout n’est cependant pas négatif dans le paysage médical français : « Nous étions sous-équipés par rapport à l’Allemagne. Ils ont d’imposants centres d’analyses avec de grosses machines. Mais nous avons un meilleur maillage territorial de biologistes », estime François Blanchecotte, président du Syndicat des biologistes libéraux. La France dispose effectivement d’un réseau de plus de 4.000 sites de laboratoires publics et privés répartis sur l’ensemble du territoire. (...)
Olivier Véran affirmé le 27 mars en direct sur France 2 avoir passé commande de deux millions de tests sérologiques. Le lendemain, le ministre de la Santé annonçait lors d’une conférence de presse avoir également « passé une commande de cinq millions de ces tests rapides [les tests PCR naso-pharyngés] qui arriveront prochainement sur le territoire national ». Problème : on ne trouve pas trace de ces deux commandes de tests. (...)
Par ailleurs, concernant les tests sérologiques, ils n’ont jusqu’à présent pas donné de résultats concluants. Tous les biologistes et techniciens du soin contactés par Reporterre insistent avec vigueur sur la question : en l’absence de recommandations de la Haute autorité de santé (HAS) ou du Haut conseil de santé publique (HCSP), les tests sérologiques n’ont qu’un intérêt très limité, et ne permettent pas de déterminer avec certitude si une personne dépistée a été confrontée ou non au SARS-CoV-2. Cela explique-t-il le silence du ministère de la Santé sur le sujet ? « Nous avons été tellement en défaut sur les kits de dépistages, les stocks de réactifs et d’écouvillons, qu’on peut comprendre qu’ils aient voulu prendre les devants », dit le Dr Campagni, dépisteur du laboratoire Labosud à Marseille.
En dépit de toutes ces déconvenues, la promesse des 500.000 dépistages par semaine à partir du 11 mai sera-t-elle tenue ? Lionel Barrand, président du Syndicat des jeunes biologistes médicaux, veut le croire : « Question capacité, nous serons prêts. Mais est-ce que 500.000 par semaine suffiront ? Probablement non. On ne peut prédire combien de personnes auront des symptômes proches de ceux du Covid-19, iront voir le médecin et auront l’ordonnance pour se faire dépister. » Encore faut-il, selon le biologiste, approvisionner les centres en matériel de dépistage — les tests eux-mêmes et tous les équipements de protection.
Les débuts laborieux ont laissé la place à un dialogue établi entre les différents syndicats et le gouvernement. Une cellule spéciale coordonne et prépare des achats groupés de produits. (...)
On attend beaucoup... Depuis trop longtemps.