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Le Monde Diplomatique
Délire urbain au Turkménistan Dans l’ombre d’un satrape
Article mis en ligne le 11 mars 2015
dernière modification le 5 mars 2015

Dans « Bouygues, le bâtisseur du dictateur », David Garcia révèle l’ampleur de l’implantation du champion français du bâtiment dans l’un des pays les plus fermés du monde. Ce travail s’appuie sur un reportage réalisé au Turkménistan en juillet dernier et plusieurs mois de recherche auprès de nombreux protagonistes.

Pour remporter de juteux marchés dans la satrapie de Saparmourad Niazov, les responsables du « roi du béton » n’ont pas ménagé leurs efforts. Témoin capital de cette période, le directeur de Bouygues Turkmen Aldo Carbonaro a dû nouer des relations privilégiées avec le « Turkmenbachi » ou « père des Turkmènes », qui dirigea sans partage son pays de l’indépendance en 1991 à sa mort en 2006. Après avoir quitté l’entreprise qui est aussi propriétaire de la chaîne TF1, Aldo Carbonaro a rédigé le document que nous révélons ici. Ces « mémoires » étonnantes témoignent avec une certaine candeur de l’état d’esprit qui régnait entre le bâtisseur et le dictateur. (...)

Je suis arrivé au Turkménistan dans les bagages de Martin Bouygues. Je ne me doutais pas une seconde, en atterrissant à Achkhabad, que j’allais, pendant une décennie, vivre la plus belle aventure de ma vie professionnelle. (…)

Après la mosquée de Gueok Dépé, premier chantier du groupe dans ce pays, le palais présidentiel venait d’être livré et le palais des congrès était en phase terminale, sous la direction de A. Haboubi. L’objet de la visite était la signature des ministères de la défense et de la justice. La séance de signature terminée, le Président Niazov, appelé Turkmenbachi, père des Turkmènes, nous invita dans sa datcha, appelée la villa rose ; bâtisse de style florentin construite par une société italienne, dans un grand parc, à une quinzaine de kilomètres sur la route de Firuza. (…)

Arrivé à la villa rose, Martin Bouygues s’approcha de moi pour m’avertir que la coutume consistait à saouler les invités et qu’il était fort possible que le Président se concentre sur moi étant donné que c’était la première fois qu’il me rencontrait. (…)

Il suivait également en direct les travaux et le service après-vente de la résidence du Président à Firuza, qui l’occupait à 40 % de son temps et plus en période hivernale, car Niazov se plaignait d’une irrégularité dans la température ambiante dans ses différentes pièces. En fait Niazov n’avait aucune confiance en son personnel et il faisait évacuer les locaux dès son arrivée le soir. Il vivait tout seul dans cette grande résidence et il lui arrivait de laisser des portes ou des fenêtres ouvertes ou entrouvertes, ce qui faisait baisser ou augmenter la température. Il avait également du mal à manipuler les thermostats et il lui arrivait souvent de baisser la température au lieu de l’élever, ou le contraire. Le Président se sentait bien, en toutes saisons, dans une température ambiante de 34 °C. Or aucun thermostat du commerce n’excède 30 °C et il fallut concevoir des appareils spéciaux pour maintenir en permanence cette température.

Quand ce n’était pas la température, c’était des problèmes de bruit dont il se plaignait, notamment de la climatisation. Charly s’arrachait les cheveux, car tout avait été essayé pour abaisser le niveau sonore du soufflage d’air, si bien qu’un jour je lui proposai de faire un test : stopper tout fonctionnement de la climatisation, pour voir sa réaction. Le résultat ne s’est pas fait attendre et le lendemain, l’aide de camp du Président appelait Charly pour lui indiquer que Niazov s’était encore plaint du bruit cette nuit. Le problème était psychologique, mais il fallait faire quelque chose et le sujet se calma quand on a installé des murs froids dans sa chambre. (…)

Quelques mois après mon arrivée et alors que les travaux des ministères de la défense et de la justice avançaient de manière satisfaisante sous la direction de Stéphane Leger, le Président me fit appeler : « Je veux que tu me construises un Parlement pour cent vingt députés derrière le ministère de la défense, car tous les médias étrangers disent que je gouverne tout seul et je veux leur démontrer que le Turkménistan est une démocratie. » Puis au moment de prendre congé, il ajouta : « On va démolir tout ce qui existe derrière les deux ministères, réfléchis et dis-moi comment on peut aménager sur ces deux terrains, mais ne mets pas de logements. Les logements, c’est Tabanja de Polimek qui va les construire. Plusieurs milliers de logements vont dorénavant être lancés chaque année, car je veux que chaque Turkmène ait un appartement aux normes internationales et non pas des cages à poules de Khrouchtchev. »

Excepté le siège du parti de l’ex-URSS et la mairie, il n’existait à l’époque aucun bâtiment public digne de ce nom au Turkménistan. (...)

Lors de la fête de l’indépendance qui suivit, les marchés de ces trois premières opérations furent signés en présence de Martin Bouygues. La séance de signature fut suivie d’un banquet mémorable auquel ont été conviés tous les ambassadeurs en poste à Achkhabad avec Martin Bouygues comme invité d’honneur. Cela n’était pas du goût de la plupart des diplomates et notamment l’ambassadrice américaine, qui en a pris pour son grade, ce jour-là.

Niazov était brut de décoffrage. Il avait pour habitude d’invectiver les gens en public, que ce soient ses ministres, les ambassadeurs ou ses entrepreneurs, en fonction de son humeur. Comme cela était systématiquement transmis en direct à la télévision, c’était devenu une commedia dell’arte très appréciée par le peuple turkmène. (...)

le groupe Vinci a saisi l’opportunité de pouvoir accéder au marché turkmène à travers Vinci Construction Grands Projets. Leurs dirigeants n’avaient pas de problèmes métaphysiques, et il faut croire qu’ils ne se souciaient pas des médias. Il est vrai qu’ils n’avaient pas l’équivalent de TF1 dans leur groupe et qu’à ce titre ils étaient moins vulnérables ; mais il fallait oser défier la machine de guerre Bouygues sur son terrain...