Tout le monde ou presque se dit antiraciste. Pourtant, les discriminations se perpétuent dans des proportions massives, et en toute impunité. La mécanique raciste met à nu, chiffres à l’appui, cette remarquable contradiction. À rebours des discours complaisants faisant du racisme une simple pathologie individuelle ou un réflexe de « peur de l’autre » naturel et compréhensible, l’auteur souligne son caractère systémique et son enracinement dans notre culture. Soucieux de « connaître pour mieux combattre », il prend le racisme au sérieux et analyse ses ressorts logiques, esthétiques et éthiques, comme il est d’usage de le faire pour tout système philosophique – à ceci près qu’il s’agit ici de déconstruire une manière perverse de raisonner, de percevoir l’autre et de se concevoir soi-même. Les lignes qui suivent reviennent sur ce livre, à la lumière de quelques offensives racistes récentes.
(...) Concept, percept, affect
Le racisme est un édifice conceptuel exprimant une conception du monde : une architecture pyramidale de la société où les différences, réelles ou supposées, légitiment une inégalité de traitement. La différence posée comme prémisse du raisonnement raciste conduit en conclusion à la légitimation de l’inégalité, après une série d’opérations que Pierre Tevanian nomme différenciation, péjoration, focalisation et essentialisation. L’épisode médiatique et politique du burkini, qui a agité le landernau médiatique au cours de l’été 2016, illustre parfaitement ce processus. Alors que nos plages reflètent dans la multiplicité des tenues (du caleçon au slip de bain, du bikini au monokini) la diversité des rapports au corps et des modes de consommation du bord de mer, il a suffi d’une circulaire municipale pour qu’une tenue précise devienne une « différence » essentielle et significative. Cette construction d’une différence par les circulaires, les déclarations politiques et les commentaires médiatiques s’est en outre déployée, indiscutablement, sur le registre de la péjoration. Le burkini, nous a-t-on dit, véhicule une vision rétrograde de la femme, témoigne d’une offensive « salafiste » et représente une menace pour l’ordre public. Cette péjoration s’est évidemment alimentée d’une focalisation (faisant disparaître derrière l’objet « burkini » les personnes qui voulaient simplement accéder au droit de se baigner) et d’une essentialisation (toutes ces femmes étaient réduites à une homogénéité de motivation, de comportement, de message). Enfin, l’interdiction d’accéder à la plage atteste d’une inégalité de traitement dans le droit d’accès au loisir.
Mais le racisme n’est pas qu’un concept, nous rappelle Pierre Tevanian : il est également un percept, c’est-à-dire un mode de perception construit historiquement et socialement, transmis et intériorisé par la culture. (...)
Un autre apport essentiel de La Mécanique raciste est de souligner que le racisme n’est pas seulement un rapport à l’autre mais également un rapport à soi. Dans la « séquence burkini », pour rester sur cet exemple, c’est une posture subjective particulière qui s’est manifestée, une affirmation identitaire forte, exprimant sans retenue le sentiment d’agir pour une bonne cause. Il s’agissait, à en croire les adversaires du burkini, de défendre les droits des femmes, la République, la laïcité – bref : de promouvoir un « racisme respectable ». Un tel racisme procède toujours de la même manière : ses promoteurs se décrivent comme des porteurs de « valeurs » positives universelles et renvoient leurs cibles dans la sphère de la négativité et la dangerosité. Les affects racistes se sont en somme installés à la faveur de campagnes politiques et médiatiques ininterrompues construisant l’islam comme un « problème » et les musulmans comme une « menace ». Et ce processus de légitimation a finalement construit un « nous », posé comme porteur de progrès, en lutte contre un « eux » déficient, déviant et menaçant.
Il faut souligner ici le paradoxe que révèle cet « été du burkini » : rarement les effets d’inversion du réel avaient été aussi forts. Alors que le port du burkini signifie une volonté d’accéder à un espace commun, il a été réinterprété comme un acte de séparatisme. (...)
l’agressivité des tenants de l’ordre inégalitaire n’est pas à interpréter exclusivement comme un signe négatif. C’est bien parce qu’il se sent menacé que l’ordre social dominant réagit aussi brutalement. Comme l’explique Christine Delphy, c’est parce que des dominé(e)s, en se visibilisant, rendent du même coup visibles les faux-semblants de la « règle réelle » qui régit notre société inégalitaire qu’ils et elles font scandale. Face à un processus social irréversible, l’ultime recours des bénéficiaires de cette inégalité est, comme souvent, la réaffirmation autoritaire de la « règle » que certains éditorialistes et responsables politiques défendent de plus en plus explicitement et brutalement. Pour reprendre une formule de Pierre Tevanian, c’est une « course de vitesse » politique qui se trouve dès lors engagée, entre une dynamique sociologique profonde de refus des places assignées, d’une part, et le projet politique de maintien de la domination par tous les moyens, d’autre part.