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Contretemps
Coronavirus et racisme anti-asiatique.
Entretien avec Ya-Han Chuang, sociologue
Article mis en ligne le 24 avril 2020

Venant du Wuhan, le coronavirus au stade épidémique a déclenché une vague de haine raciste anti-asiatique. Si le passage à la pandémie l’a limitée en France, par exemple, elle se poursuit, notamment aux États-Unis et au-delà, révélant un racisme latent.

Ya-Han Chuang : Avant tout, je voudrais insister sur le fait qu’il s’agit d’un phénomène mondial : ce racisme s’exprime actuellement dans de très nombreux pays et continents.

Ça a commencé fin janvier, quand Wuhan a lancé la quarantaine. L’embrasement médiatique a alors porté sur toutes sortes de fantasmes liées aux pratiques culinaires des Chinois, considérées comme arriérées. En réalité, il ne s’agit pas d’une nouvelle forme de racisme : à l’école, tous les Asiatiques ont entendu un jour qu’ils mangeaient du chien ou du chat, une pratique traumatisante pour les enfants, par exemple. Derrière ce genre de propos, il y a l’idée que les Asiatiques ne sont pas « civilisés » : ce n’est pas simplement que leurs coutumes alimentaires sont différentes, c’est qu’elles sont arriérées et inférieures. En réalité, manger des chauves-souris ou du pangolin reste une pratique extrêmement rare, nettement inférieure à la proportion de Français mangeant des escargots. Mais, comme tout stéréotype, cela fonctionne sur l’assimilation d’une pratique très rare à une pratique courante, ça altérise et stigmatise du même coup et ça permet de créer une hiérarchie culturelle entre « eux » et « nous ».

Quels ont été les effets de ces discours médiatiques ?

Ce stigmate sur les pratiques culinaires des Chinois s’est trouvé immédiatement associé à tous les restaurants asiatiques – et pas seulement chinois – situés ailleurs qu’en Chine. (...)

En France, au Canada, en Angleterre, même au Japon[1], partout, un boycott des restaurants asiatiques a été suivi [2]. En France, des enfants ont été harcelés, certains ont été appelés « virus »[3].

Par la suite, cela s’est traduit par la peur des personnes chinoises et asiatiques pouvant aller jusqu’à des insultes – notamment dans le métro et l’espace public – et des agressions verbales et physiques. En Angleterre, chaque semaine, des agressions physiques sont recensées. En Italie, depuis fin janvier, il y a eu plusieurs agressions pouvant conduire à des états graves et des hospitalisations. Les propos racistes médiatisés ont conforté ce genre de pratique : dans la mesure où il était dit partout que les Chinois apportaient le virus, la population avait l’autorisation de demander à n’importe quel Asiatique : « pourquoi t’es ici ? » En Italie, des responsables politiques ont ouvertement cité des propos racistes : une élue italienne a ainsi affirmé sur Twitter que les Chinois mangeaient des serpents et des chauves-souris, c’est pourquoi ils méritent de mourir (...)

Ce qui est frappant, c’est que ces attitudes concernent tous les Asiatiques : les Japonais, les Philippins, les Singapouriens, les Thaïlandais, etc. (...)

Dans ce contexte, comment a émergé en France le #JeNeSuisPasUnVirus ?

Le hashtag a été relayé par Amandine Gay. Il a rapidement circulé sur la toile notamment par l’intermédiaire d’un réseau de jeunes français d’origine asiatique. Iels militent depuis plusieurs années et échangent régulièrement sur leurs expériences du racisme et de la discrimination. (...)

Avec ce hashtag, ce collectif réagit donc rapidement et de façon très efficace aux propos racistes. (...)

Et il me semble que ça a eu un effet, en tout cas, j’ai eu l’impression que les gens m’évitaient moins par la suite. Ce qu’on peut dire également, c’est qu’il n’y a pas eu de mouvement comparable à ce hashtag dans les autres pays. Il y a eu des critiques individualisées comme celle de Lana Condor, une actrice d’origine vietnamienne, qui a critiqué Trump aux Etats-Unis[ (...)

Maintenant, en France, il semble qu’il y ait moins de propos visant spécifiquement les Asiatiques qui s’expriment publiquement et ouvertement, puisqu’on peut tous et toutes être contaminé.e.s : cela devient un problème de santé publique. Pourtant, cela n’empêche pas des propos déshumanisants visant la population chinoise, tel que le commentaire « ils enterrent des Pokémons » prononcé par Emmanuel Lechypre, journaliste de BFM TV, lors d’une émission couvrant une cérémonie en hommage des victimes de Covid-19 en Chine le 3 avril (...)

Depuis la pandémie, c’est vraiment la haine qui anime le racisme anti-asiatique, c’est complètement irrationnel et le hashtag ne peut plus avoir aucun effet. Mais, en France, en ce moment, il me semble que c’est un peu moins grave que ce qu’on observe ailleurs – il faudrait vérifier cette hypothèse. Récemment, aux États-Unis, Trump a insisté sur le fait d’appeler le coronavirus, le « virus chinois » pour stimuler la haine et cacher le fait qu’ils ne parviennent pas à gérer la crise sanitaire[9] – alors même que l’OMS a précisé qu’il ne fallait pas l’appeler ainsi, qu’il ne fallait pas « politiser le virus »[10].

En réalité, stigmatiser la Chine fait partie de l’agenda politique de Trump, de sa stratégie électorale. Il instrumentalise donc la peur qu’ont les gens de la maladie en affirmant que la Chine est responsable de la pandémie, donc que la guerre commerciale qui lui est faite est justifiée, défendant, du même coup des mesures protectionnistes. Et bien sûr, cela provoque de nombreuses agressions visant les populations asiatiques aux États-Unis. (...)

Quels sont les enjeux économiques qui accompagnent ce racisme ?

Économiquement, il pourrait y avoir des répercussions de différents ordres. Cela pourrait avoir des effets sur les regards portés sur les touristes chinois en France, les commerçants chinois et les investissements en Chine.

Les touristes chinois sont souvent mal perçus en France : ils sont jugés consuméristes ou superficiels. Au-delà du frein donné aux flux touristiques pour des raisons de prévention, il est possible que ces touristes soient encore davantage altérisés.

Le racisme antichinois est très lié au statut de commerçant, non pas tant le grossiste que le tabac du coin ou le commerce de proximité. Il existe une certaine peur du commerçant chinois qui correspond à la peur d’une minorité autonome. Ils subissent la xénophobie de plein fouet (...)

Mais au-delà, la crise sanitaire a conduit certains pays à annoncer qu’ils allaient arrêter leurs investissements en Chine, ce qui a été le cas du Japon. Le coronavirus provoque une crainte de la mondialisation incarnée par la Chine : cela devient un mécanisme qui persiste après la sortie de crise sanitaire.

Et en Chine, comment l’État réagit-il face à ce racisme ?

Depuis mi-février, les gens reprennent le travail et fabriquent des masques. La Chine lance une nouvelle propagande : on a un modèle politique plus efficace, on est plus fort, on en est sorti et on peut aider les Européens. Ils essaient ainsi de changer leur image[14] car ils ont conscience que le coronavirus leur porte préjudice. Ce récit patriotique qu’ils alimentent est transporté dans la diaspora chinoise partout dans le monde. (...)