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Comment supprimer la tarification des activités de soin qui a détruit l’hôpital public ?
Article mis en ligne le 11 mai 2020

Ce texte qui analyse la crise de l’hôpital public a été écrit en décembre 2019, juste avant la pandémie. C’est un extrait d’un livre à paraître1. Il vise à cerner les sources de l’effondrement de l’hôpital exprimé par les soignants en grève pendant des mois et surtout il vise à repérer sur quels leviers la collectivité des soignants peut agir pour repartir sur de nouvelles bases.

C’est aussi un exemple concret de la manière dont nous pouvons intervenir pour que l’après crise ne soit pas la simple reproduction du système néolibéral qui déshumanise la société et détruit notre écosystème.

I L’analyse de la situation (...)

Cette séparation entre les pratiques rentables et celles qui ne le sont pas découle du choix fait en 2005 dans la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) qui institue la « Nouvelle gouvernance hospitalière », suivie en 2007 par la tarification à l’activité qui fixe, de façon détaillée la valeur monétaire des gestes accomplis par les professionnels de santé et supprime la subvention globale renouvelée d’année en année. Les crédits alloués dépendent désormais de la quantité d’actes techniques dûment nomenclaturés et techno-identifiables qui sont réalisés dans chaque hôpital.

Cette modification étatique et technocratique du calcul de la valeur des actes médicaux a un impact direct sur l’organisation du travail. La valeur sonnante et trébuchante des technologies du diagnostic ou les interventions chirurgicales entraîne une surenchère d’interventions pas toujours indispensables qui coûtent cher à la sécurité sociale et rendent les patient-e-s de plus en plus dépendant-e-s, comme l’illustre le recours abusif aux césariennes qui rapportent plus qu’un accouchement normal et sont prévisibles dans l’emploi du temps. L’évaluation technologique de la valeur des actes n’est pas débattue entre les catégories qui y gagnent en prestige et celles qui y perdent

II Dégager les définitions implicites de la valeur sociale qui s’affrontent dans la situation crise (...)

On voit qui tire les marrons du feu. Cependant les soignants qui utilisent des technologies valorisées s’aperçoivent désormais qu’ils ne peuvent plus travailler quand la dimension humaine du soin disparait. L’effondrement du système les questionne.

Ils doivent se positionner sur l’évolution de la médecine dessinée par la tarification technobureaucratique des actes qui prépare :

– l’éloignement physique et affectif de la relation soignant-e-soigné-e concrétisé par la télémédecine,

– la maîtrise informatisée et technologique des patients par un système médical déshumanisé,

– le traitement du corps humain en tant que mécanique réparable par le remplacement des pièces détachées.

La tarification des activités est typique du pouvoir technocratique et sexistes qui au nom de la rationalité dénie des pans entiers du travail réel de soin se met à l’abri de toutes contestations par une forme neutre et fétichisée de la valeur qui occulte les conflits sur la définition de la valeur sociale.

La même évolution du contexte normatif qui préside à l’évaluation de la valeur des actes professionnels accompagne la taylorisation technobureaucratique des pratiques dans tous les métiers relationnels au sein de l’ensemble du service public et dans l’ensemble de la société. (...)

Ce qui a de la valeur dans une société, c’est ce pourquoi l’on donne du temps, ce qui détermine les emplois du temps ; ce pour quoi l’on investit des moyens, de l’énergie ; ce qui est prioritaire ; ce qui hiérarchise les fonctions et détermine la place sociale de celles et ceux qui remplissent ces fonctions.

Le contexte normatif de la société machiste et capitaliste à un impact politique concret et massif sur notre vie quotidienne. Non seulement il dévalue systématiquement les contributions des femmes mais plus cette dévaluation s’accentue et plus les rapports humains se déshumanisent. C’est ce qui se passe actuellement.

La perversion capitaliste et sexiste de l’activité humaine est d’autant plus nocive qu’elle se dissimule derrière une prétendue objectivité. (...)

Cette révolte ne doit pas se laisser emprisonner dans les déclamations anticapitalistes qui sont sans effet sur la situation et sur la réalité du pouvoir. Nous devons agir là où nous disposons de leviers pour changer la situation.

III Utiliser les leviers concrets affamer la machine technobureaucratique et obtenir la suppression de la tarification à l’activité

Nous avons expérimenté l’effet délétère de « la nouvelle gouvernance » et de la tarification de l’activité, supprimer ce système de tarification est donc un objectif prioritaire d’action. Pour y arriver inutile de déambuler avec des banderoles et d’exiger quoi que ce soit du gouvernement. Il faut cesser simplement d’alimenter la machine techo-bureaucratique qui nous opprime. Or en saisissant tous les jours notre activité dans l’ordinateur selon les codes qui nous ont été donnés nous lui donnons à manger. Aujourd’hui le refus individuel de remplir les cases qui sont censées rendre compte du travail, entraîne immédiatement des menaces de la hiérarchie et la réprobation des collègues qui croient que si l’on ne chiffre pas l’activité on aura plus les crédits pour faire fonctionner le service.

Ce qu’il faut lancer c’est une grève généralisée de la saisie informatique. (...)

On peut être tranquille, les pouvoirs publics ne pourront pas laisser les hôpitaux sans crédits. Les gestionnaires savent très bien combien coûtent tel hôpital, tel service tel-le salarié-e.

Cette grève de la saisie informatique dégagera du temps pour s’occuper des patients et pour reconstruire le collectif de travail. (...)

il faut éradiquer toutes les formes truquées d’évaluation et d’imposition de la valeur selon le catéchisme de la comptabilité.

Cette préoccupation de construire l’après selon d’autres modèles que ceux que nous a imposés ce que l’on appelle le néolibéralisme est une question politique majeure aujourd’hui. (...)

IV Reconstruire des collectifs autour des valeurs et des objectifs susceptibles de nous rassembler

Dans les collectivités de travail qui sont abîmées, il est souvent difficile de concevoir la reconstruction. Il est nécessaire de tenir compte de la pluralité des références et des modes d’existence. C’est vrai aussi au sein d’un quartier et de tous les lieux de travail et de vie. Cette pluralité est un fait de société. Elle n’empêche pas de s’assembler3 pour résoudre les difficultés collectives.

La dynamique d’assemblage des « tous ensemble » cesse d’être productrice de cohésion sociale quand elle ignore la singularité de ceux et celles qu’elle réunit. Elle se met alors à produire une masse, un agglomérat d’individus, sans liens entre eux et sans autonomie. (...)

VI Reconsidérer qui a autorité pour définir la valeur sociale

Nous prendrons ici le concept d’autorité au sens de faire autorité et de capacité à autoriser qui est une fonction humaine nécessaire aux transmissions les plus diverses et aux actes instituants. L’autorité ne doit pas être pensée uniquement selon la verticalité de la relation parents/enfants. En plus de la dimension intergénérationnelle qui n’est pas à négliger, il existe une autorité expérientielle qui donne de la consistance et de la crédibilité à la parole d’une personne quel que soit son âge. Cette autorité provient de ce qu’elle a effectivement éprouvé dans ses confrontations au réel. (...)

Reconnaître l’autorité des malades quel que soit leur âge sur la qualité des soins qu’ils reçoivent, en tension avec celle des personnels soignants. Reconnaître l’autorité des élèves sur les difficultés qu’ils rencontrent dans l’acquisition des connaissances en tension avec celle des enseignants. L’autorité parentale elle-même s’équilibre quand on permet à la parole des enfants de faire autorité, car dès lors qu’ils entrent dans une posture réflexive, ils font parfois preuve dans leur fraîcheur d’une grande sagesse.

Ce sont des autorités relatives, mais toute autorité est fondamentalement relative car elle liée à la place qu’on occupe dans un système d’interactions. (...)

La pluralité des autorités a été combattue par le patriarcat qui a instauré le monopole de l’autorité par les mâles. La réorganisation de la société sur la base d’un partage des responsabilités nécessite la fin à ce monopole. (...)