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Marie-Claude Saliceti
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Comment l’Europe finance et légitime des régimes autoritaires pour barrer la route aux migrants
Article mis en ligne le 31 mai 2018
dernière modification le 30 mai 2018

Pour l’Union européenne, tous les moyens sont bons pour repousser les migrants, y compris coopérer avec des régimes autoritaires ou dictatoriaux. C’est la conclusion du rapport « Expanding the Fortress : la politique d’externalisation des frontières de l’UE » publié le 14 mai. Il dénonce les centaines de millions d’euros déversés par l’Europe pour équiper et former armées et polices turques, soudanaises ou libyennes, connues pour leurs violations des droits humains. Une politique totalement contre-productive selon les auteurs du rapport : plus des régimes répressifs seront renforcés par Bruxelles, plus nombreux seront les gens cherchant à les fuir. Les entreprises d’armement et les sociétés de conseil en sécurité applaudissent.

Imaginez-vous fuir la guerre civile syrienne avec votre famille : vous avez survécu aux bombardements massifs perpétrés par le régime de Bachar al-Assad contre des quartiers entiers, vous avez contourné les zones subissant encore la terreur de l’État islamique. Une fois arrivé à la frontière avec la Turquie, membre du Conseil de l’Europe, vous pourriez imaginer être enfin en sécurité. L’arsenal qui y est déployé douchera toutes vos espérances : vous et votre famille n’êtes visiblement pas les bienvenus.

Il s’agira d’éviter les patrouilleurs blindés des garde-frontières turcs et d’esquiver les tirs des soldats – entre septembre et mars, au moins 14 personnes dont cinq enfants, ont été abattus en tentant de fuir le piège syrien, selon l’ONG Human Rights Watch. Malgré les caméras thermiques qui suivent vos déplacements, il s’agira de passer à distance des systèmes d’alerte et des miradors militaires « intelligents » capables de tirer automatiquement sur les réfugiés. Vous constatez concrètement, si ce n’est dans votre chair et celle de vos enfants, comment l’argent de l’Union européenne est efficacement dépensé.

Car une partie de ces équipements, dont les tanks militaires qui vous attendent à la frontière, sont financés par l’Union européenne. Des dizaines de millions d’euros d’équipement fabriqués par les entreprises d’armement turques Aselsan et Otokar et payés sur fonds public européen. En mars 2016, avec la signature du fameux accord UE-Turquie, les Européens se sont engagés à verser six milliards d’euros à Ankara contre le droit de renvoyer les réfugiés syriens de la Grèce vers la Turquie. Le gouvernement Erdogan s’est alors empressé de fermer sa frontière avec la Syrie, pour empêcher les réfugiés d’arriver.

Sauver des réfugiés ou combattre l’immigration illégale ?

Si vous avez réussi à franchir la frontière turque, un deuxième obstacle de taille se présente : traverser la Mer Egée pour rejoindre les rivages d’une île grecque, et rallier enfin l’Union européenne. Ici encore, dans ces eaux fréquentées par les touristes, Bruxelles a dépensé beaucoup d’argent pour que vous renonciez à la promesse d’une vie plus paisible : les navires de patrouille du constructeur néerlandais Damen, offerts à la Turquie par l’Europe, veillent. Leur mission officielle : sauver des réfugiés en détresse en Méditerranée. Le commandement des gardes-côtes turcs évoque plutôt de « combat contre l’immigration illégale » [1].

Que les réfugiés qui bravent la mer à bord de canots de fortune se rassurent : la formation des gardes-côtes turcs a, elle-aussi, été financée par l’Union européenne (...)