Interrogeant les habitants d’une petite ville du Midwest, Jessamin Birdsall montre que le ralliement au candidat républicain est le produit d’un compromis idéologique, qui s’enracine dans la peur de communautés perçues comme menaçantes, les musulmans et les LGBT.
Dans la course à l’élection présidentielle américaine de 2016, nombre d’experts politiques et de chercheurs ont tâché de comprendre comment il était possible que des électeurs évangéliques très attachés aux valeurs conservatrices, ayant passé les quarante dernières années à défendre avec force la morale chrétienne et le mariage traditionnel, donnent leur vote à un propriétaire de casino, marié à trois reprises, incapable de citer un verset de la Bible et ancien défenseur du planning familial et des droits des LGBT. Un électeur républicain sur trois est un chrétien évangélique blanc, et 65 % des évangéliques blancs se déclarent prêts à voter pour Donald Trump. [1] (...)
Premièrement : comment les évangéliques expriment-ils et justifient-ils leur décision de voter pour Donald Trump ? Deuxièmement : quelles conditions locales, économiques, culturelles et sociales rendent l’adhésion à la candidature de Trump possible ?
Je me suis entretenue avec cinquante membres de cette communauté et me suis immergée autant que possible dans la vie de la ville. J’ai travaillé à temps partiel comme serveuse dans un diner ; assisté à la messe et aux cours de catéchisme le dimanche, ainsi qu’aux classes d’étude de la Bible ; travaillé comme bénévole dans un camp de vacances biblique et dans une maison de retraite ; suivi les fermiers sur leurs engins agricoles alors qu’ils plantaient du maïs et moissonnaient le blé d’automne ; bu de la Bud Light au bar du coin ; tenu compagnie aux buveurs de café matinaux au McDonald et au café du centre-ville plusieurs fois par semaine ; et j’ai participé à autant de réunions et d’événements organisés par la communauté que possible. (...)
Bien qu’une partie des églises demeurent dynamiques et actives au sein de la communauté, la plupart connaissent un déclin certain. Le nombre de membres et le taux de fréquentation à la messe décroissent, l’âge moyen des fidèles augmente tandis que les problèmes de drogue, de violences conjugales et de grossesses précoces ont un impact sur la communauté en général. Ce genre de dynamique n’est pas rare dans les petites villes de l’Amérique moyenne.
Les deux ennemis : l’Islam et le mouvement LGBT
Les évangéliques que j’ai pu rencontrer à Pleasant Fields [2]ne sont pas du tout « un ramassis de gens déplorables », selon les mots d’Hillary Clinton. Nombre d’entre eux sont des personnes généreuses et bienveillantes, qui m’ont chaleureusement accueillie chez eux. Ils travaillent dur, sont très dévoués à leur famille, font du bénévolat au sein de leurs communautés, et donnent une partie importante de leurs revenus à leur église et aux familles dans le besoin. (...)
Ces évangéliques qui votent pour Trump ne sont pas non plus des gens de la classe ouvrière en colère. L’électeur de Trump, d’après le portrait que s’en font typiquement les universitaires et les journalistes de la Côte Est, est un homme blanc, rustre et sans instruction qui a perdu son emploi et se sent personnellement victime de la mondialisation. S’il est vrai que la délocalisation d’usines à l’étranger a fait subir des pertes financières à un certain nombre de villes du Midwest, et que l’état de l’économie américaine inquiète les citoyens, on ne peut pour autant affirmer que tous les électeurs de Trump sont des chômeurs de sexe masculin issus de la classe ouvrière. Dans le cas de Pleasant Fields, par exemple, le secteur industriel s’est en réalité développé ces vingt dernières années, avec l’ouverture de nouvelles usines et des créations d’emploi. De nombreux évangéliques soutenant Trump parmi ceux que j’ai interviewés font partie de classes sociales plutôt aisées. (...)
Les personnes et les familles auprès desquelles j’ai passé du temps sont très attachées aux idéaux chrétiens et persistent à voir un lien entre leur foi et leur choix dans les urnes, même si ce rapport peut paraître contradictoire de l’extérieur.
Mais alors, s’ils ne sont ni des gens déplorables, ni des chômeurs en colère, ni des hypocrites, pourquoi ces évangéliques blancs ont-ils fait le choix de voter pour Donald Trump ? Il est important de garder à l’esprit que, tandis que certains évangéliques (comme Christy et Richard, évoqués plus haut) sont des supporters inconditionnels de Trump depuis le début de sa campagne, d’autres ont fait preuve de davantage de réticence dans leur décision de voter pour lui, le considérant comme « un moindre mal ». Pour les évangéliques de Pleasant Fields décidés à voter pour Trump, le « mal » s’incarne avec force dans deux choses : l’Islam et le mouvement LGBT.
Du point de vue des électeurs de Pleasant Fields, l’Islam et le mouvement LGBT représentent l’antithèse de l’héritage judéo-chrétien américain, et sont des ennemis qui sapent activement la liberté religieuse et la sécurité des chrétiens américains. (...)
Cette idée que les musulmans immigrant aux États-Unis veulent y imposer la charia est revenue fréquemment tant dans les entretiens que dans des conversations plus informelles. À l’occasion d’une de mes premières visites au McDonald, des habitués du petit-déjeuner nous distribuèrent une copie imprimée d’un transfert d’email contenant les numéros de téléphone de réfugiés syriens nouvellement établis dans des villes américaines, classés par ordre alphabétique. « En ce moment, aux États-Unis, ils ont l’air pacifique, car ils essaient d’influencer tout le monde pour faire croire que leur religion est très pacifique », me dit Dave, un maçon et prêcheur baptiste à mi-temps. « Mais c’est ce que le Coran leur conseille de faire, jusqu’à ce qu’ils aient acquis une certaine influence et qu’ils mettent en place leurs propres lois et leurs propres cours de justice. Vous voyez en Angleterre, en ce moment, ils ont des cours qui obéissent à – je ne sais pas prononcer correctement le mot – la cheera ? » Il continua à affirmer que la montée en puissance des cours de justice islamiques en Angleterre, mauvais présage de ce qui allait advenir aux États-Unis, « témoigne de l’impiété des Anglais. Ils se sont détournés de leurs racines chrétiennes. » Selon le récit auquel se livrent Dave et d’autres, il existe une incompatibilité entre l’Islam et les principes chrétiens sur lesquels les États-Unis se sont fondés, et la progression insidieuse de la loi islamique dans le monde occidental est à la fois un symptôme et une cause de l’affaiblissement de l’influence de l’Église sur la société. Il est objectivement très peu probable que la charia ait une quelconque influence dans la ville de Pleasant Fields, mais la consommation de contenus médiatiques servis par la droite et l’arrivée inattendue d’une famille musulmane dans une communauté jusqu’alors uniformément chrétienne exacerbent la peur de voir cette possibilité se réaliser.
À l’instar des musulmans, la communauté LGBT est considérée comme une menace pour la liberté religieuse des chrétiens et, de manière plus générale, pour l’identité des États-Unis en tant que nation chrétienne. (...) prévalence de l’idée selon laquelle les personnes LGBT auraient de plus en plus la loi de leur côté, tandis que les chrétiens seraient marginalisés et discriminés à cause de leurs convictions religieuses.(...)
Le fait que des enseignants du public continuent à prier en classe, affichent les Dix Commandements derrière leur bureau, et encouragent une « atmosphère chrétienne » au sein de l’école est revendiqué comme une fierté au sein de la communauté de Pleasant Fields. Les enseignants sont reconnaissants d’avoir cette liberté d’agir et la considèrent comme la preuve de la « bénédiction de Dieu ». Mais avec l’application de ces nouvelles directives et lois, le personnel éducatif s’inquiète de l’érosion de ses libertés, et la question de l’accès aux toilettes pour les transgenres est perçue comme la preuve d’une volonté plus générale de s’attaquer aux libertés chrétiennes et à l’identité chrétienne du pays. (...)
Tandis qu’ils considèrent d’un côté que les musulmans essaient d’imposer un absolutisme moral en accord avec les principes de la charia, ils estiment de l’autre que les gays et les lesbiennes promeuvent un relativisme moral et des protections spéciales pour les personnes LGBT : cela va à l’encontre de la vision judéo-chrétienne américaine que les évangéliques de Pleasant Fields défendent. C’est pourquoi ces derniers veulent un leader politique capable de protéger leurs libertés religieuses et de contrecarrer les revendications légales de ces deux groupes qui ne correspondent pas à leur vision de l’Amérique chrétienne. (...)
Des membres de la communauté m’expliquèrent que le sujet des identités non-hétérosexuelles, une chose qu’ils ont longtemps évité d’évoquer, est devenu de plus en plus en difficile à ignorer. Les pasteurs, en particulier, révèlent qu’un certain nombre de jeunes dont ils s’occupent passent par des périodes de « confusion » et ont besoin d’amour et de conseils pour les aider à démêler les questions sur leur identité sexuelle. Les évangéliques expriment aussi la crainte que le politiquement correct les empêche de pouvoir discuter librement du péché sous peine d’être accusés de discrimination ou d’incitation à la haine. Cela explique peut-être pourquoi la campagne menée par Trump contre le politiquement correct trouve un certain écho chez les évangéliques. (...)
Des visions apocalyptiques
Présentés comme une menace contre la liberté, la foi et l’autorité morale des chrétiens américains, les deux ennemis que sont l’Islam et le mouvement LGBT prennent une dimension encore plus inquiétante lorsqu’ils sont intégrés dans un discours de conflit civilisationnel et de fin du monde imminente. Les personnes que j’ai interrogées me décrivaient l’Islam comme une religion « malfaisante », « dirigée par Satan », et le Coran comme un « livre démoniaque » formulé comme une attaque directe contre la parole de l’Évangile. Après la messe, dans la salle des fêtes, Bill m’expliqua qu’« une grande guerre spirituelle est menée en ce moment, et c’est la faute de l’Islam. » L’Islam n’est pas uniquement craint comme une « menace terroriste » – confinée à des préoccupations liées à la sécurité physique personnelle ou même à la sécurité nationale – mais plutôt comme un ennemi spirituel à l’échelle cosmique. (...)
Alors que l’Islam leur évoque des images apocalyptiques de guerres et de carnages, la promotion des droits LGBT leur inspire la crainte de persécutions, de perversion sexuelle et de rejet de la loi divine. Décrivant une Gay Pride durant laquelle il vit des individus déguisés en nonnes et en prêtres, John me dit : « Je pense que lorsque Dieu voit ce genre de parade, il pense“ je contemple le mal”, car c’est un doigt d’honneur en direction de Dieu… Quand je vois ça, je me dis que c’est le mal, car c’est délibérément une gifle donnée à Dieu. » (...)
« Dieu a la manie de choisir des leaders faillibles »
Dans le cadre d’un discours théologique sur le péril spirituel et l’incertitude générale, l’ordre intimé par le Nouveau Testament d’être aussi « prudents que des serpents » [3] légitime des choix politiques pragmatiques qui pourraient sembler aller à l’encontre d’engagements éthiques et personnels. Donald Trump est considéré comme une personnalité assez forte pour pouvoir empêcher le progrès des maux sociétaux et protéger les libertés des évangéliques blancs de Pleasant Fields, malgré son manque d’adhésion personnelle à l’éthique chrétienne. Les évangéliques de Pleasant Fields n’ignorent ainsi rien des faiblesses morales de Trump, et ils ne rejettent pas non plus complètement leurs propres engagements moraux en lui accordant leur soutien. Au regard de leur affaiblissement numérique et de l’échec politique de la majorité morale, ils reconnaissent simplement qu’ils ne peuvent plus s’attendre à élire un président qui partage personnellement leurs convictions morales ou qui incarne leurs valeurs familiales. Ils ont besoin d’un leader qui protège leurs droits de pratiquer leurs croyances en toute sécurité. (...)
Il est intéressant de constater qu’après avoir accepté (avec excitation ou réticence) Donald Trump comme leur leader potentiel, ses électeurs évangéliques étaient prêts à absoudre ses péchés. À la fin de chaque entretien, je posais toujours des questions telles que : Comment réagissez-vous à la manière dont Trump parle des immigrés, des minorités ethniques et religieuses, des personnes handicapées, et de ceux qui sont en désaccord avec lui ? Que pensez-vous du fait qu’il revendique ne pas avoir besoin d’être pardonné par Dieu ? Quelle est votre opinion quant à ses nombreuses femmes et ses multiples liaisons ?
Eh bien, nous sommes tous des pécheurs. »
« Cela nous donne des raisons de prier pour lui. »
« Dieu a la manie de choisir des leaders faillibles. »
« J’ai l’espoir que Donald Trump devienne un chrétien. C’est-à-dire que je sais qu’il y a des chrétiens qui essaient de le convaincre, de droite comme de gauche… donc j’espère qu’il finira par rencontrer le Seigneur. »
Tout est pardonné à celui qui les protège du mal. Bien que Trump ne partage ni leur foi ni leurs valeurs familiales et matrimoniales, ces électeurs évangéliques ont l’espoir qu’il progressera dans son cheminement spirituel, et en viendra à leur ressembler. Ils ne nourrissent par contre aucun espoir de rédemption pour Hillary. Elle est perçue comme l’alliée de l’Islam et du mouvement LGBT (entre autres choses qui vont à l’encontre de leurs valeurs). (...)