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le Monde Diplomatique
Catastrophes climatiques cotées en Bourse Quand la finance se branche sur la nature
mars 2014
Article mis en ligne le 8 septembre 2017

Sécheresses, ouragans, inondations : aux quatre coins du monde, les catastrophes climatiques charrient leur lot de drames humains et d’images spectaculaires. Et posent une question prosaïque : qui paiera les dégâts ? Quand ils ont trop à perdre, les assureurs se défaussent sur les Etats. Mais ces derniers, étranglés par la dette, peinent à assumer. Ils se tournent alors vers les marchés financiers, leurs calculs glacials et leurs produits spéculatifs.

(...) « Dérivés climatiques » (weather derivatives), « obligations catastrophe » (catastrophe bonds ou cat bonds) et autres produits d’assurance climatique connaissent un succès retentissant. En plus de pays asiatiques, le Mexique, la Turquie, le Chili ou encore l’Etat américain de l’Alabama, durement affecté par l’ouragan Katrina en 2005, y ont recouru sous une forme ou une autre. Pour les promoteurs de ces instruments, il s’agit de confier l’assurance des risques naturels et tout ce qui l’entoure − primes, évaluation des menaces, dédommagement des victimes − aux marchés financiers. Mais pourquoi la finance s’imbrique-t-elle à la nature précisément au moment où celle-ci manifeste des signes d’épuisement toujours plus distincts ? (...)

Non seulement le prix des matières premières et de la gestion des déchets augmente, mais la multiplication et l’aggravation des désastres naturels font monter le coût global de l’assurance. Laquelle exerce une pression à la baisse sur le taux de profit des acteurs industriels. Ainsi la crise écologique n’est-elle pas seulement le reflet, mais aussi le possible déclencheur d’une crise du capitalisme.

Dans ce contexte, la financiarisation paraît offrir une échappatoire : les compagnies d’assurances et de réassurances (lire « Noir palmarès ») mettent en œuvre de nouvelles façons de disperser le risque, dont la principale est la titrisation des dangers climatiques. Une transposition à l’échelon météorologique des mécanismes testés avec le succès qu’on sait dans l’immobilier américain...

Parmi les produits les plus fascinants de ce nouvel arsenal financier : l’« obligation catastrophe ». (...)

Ce prodige de l’ingénierie financière a vu le jour en 1994, peu après qu’une série de fléaux au coût hors norme (l’ouragan Andrews en Floride en 1992, le tremblement de terre de Northridge en Californie en 1994) eurent obligé l’industrie de l’assurance à trouver des ressources nouvelles. Depuis, environ deux cents cat bonds ont été émis, dont vingt-sept au cours de la seule année 2007, pour un montant de 14 milliards de dollars. (...)

Comme tout titre financier, les obligations climatiques passent sous les fourches Caudines des agences de notation — Standard & Poor’s, Fitch et Moody’s —, qui leur accordent généralement la note médiocre de BB, signe qu’elles ne sont pas sans risque. La valeur d’un cat bond fluctue sur le marché en fonction de la plus ou moins grande probabilité que la menace se réalise et en fonction de l’offre et de la demande du titre concerné. Il arrive que ces titres continuent de s’échanger à l’approche d’une catastrophe et même au cours de son déroulement, par exemple lors d’une canicule en Europe ou d’un ouragan en Floride. C’est ce que les traders spécialisés appellent, avec le sens de la formule qui les caractérise, live cat bond trading — le commerce de titres en direct (...)

Acteur crucial du dispositif, les agences de modélisation se livrent au catastrophe modeling, soit la modélisation des catastrophes. Leur objectif est de calculer la nature et de réduire autant que faire se peut l’incertitude. Il existe un petit nombre d’agences de modélisation dans le monde, la plupart américaines (...)

Du fait des difficultés qu’ils traversent, les Etats s’avèrent de moins en moins capables d’assumer le coût assurantiel des désastres climatiques par des moyens conventionnels, c’est-à-dire principalement par l’impôt. Ils le seront d’autant moins que le nombre et la puissance de ces cataclysmes augmentent à cause du changement climatique. Pour des gouvernements aux abois, la financiarisation de l’assurance des risques climatiques représente une bouffée d’oxygène : la titrisation comme substitut à l’impôt et à la solidarité nationale. C’est là un point de fusion de la crise écologique et de la crise financière, comme le montre l’exemple du Mexique. (...)

Les obligations catastrophe — ou, dans un autre genre, les quotas carbone — ne sont pas les seuls produits financiers branchés sur des processus naturels. Les dérivés climatiques (weather derivatives), par exemple, proposent aux investisseurs des paris sur le temps qu’il va faire, c’est-à-dire sur des variations de la météo qui n’impliquent pas l’interruption du cours normal de la vie sociale. D’un événement sportif à une récolte en passant par un concert rock ou les fluctuations du prix du gaz, bien des aspects des sociétés modernes sont influencés par le temps. On estime qu’un quart de la richesse annuelle produite par les pays développés est susceptible d’en subir l’impact (7). Le principe du dérivé climatique est presque enfantin : un montant financier est libéré au profit de son acheteur au cas où les températures — ou un autre paramètre météo — dépassent, ou au contraire n’atteignent pas, un niveau prédéterminé (...)

L’émergence de ces produits financiers va de pair avec le mouvement de privatisation des services météorologiques, notamment dans les pays anglo-saxons : ce sont eux qui, en dernière instance, déterminent le seuil au-delà duquel un dérivé se déclenche.

Dans un article sous-titré « Pourquoi l’environnement a besoin de la haute finance », trois théoriciens de l’assurance suggèrent à présent de mettre en place des species swaps, une forme de dérivé portant sur le risque de disparition des espèces (11). L’interpénétration de la finance et de la nature revêt ici une de ses formes les plus radicales : il s’agit de rendre la préservation des espèces profitable pour les entreprises, afin de les inciter à prendre soin de la biodiversité. En effet, cette mission coûteuse incombe pour le moment à l’Etat, dont les caisses sont de plus en plus fréquemment vides. Ici encore, l’argument de la crise fiscale justifie la financiarisation de la nature. (...)

l’Etat moderne joue le rôle d’interface entre le capital et la nature : il régule l’usage des conditions de production afin que celles-ci puissent être exploitées. L’objectif de l’écosocialisme consiste à défaire le triptyque que forment le capitalisme, la nature et l’Etat. Il s’agit d’empêcher ce dernier d’œuvrer en faveur des intérêts du capital et de réorienter son action en faveur du bien-être des populations et de la préservation des équilibres naturels. (...)