Il y a quelque chose d’illibéral chez Emmanuel Macron. C’est l’affaire Benalla – et plus particulièrement un discours du président de la République, en juillet 2018, à la Maison de l’Amérique latine – qui a permis de le mettre au jour. Explications.
(...) Le président de la République s’exprime alors devant les parlementaires (députés et sénateurs) de sa jeune majorité. Juché sur une estrade, le chef de l’État est entouré de la quasi-totalité du gouvernement de l’époque. Une farandole de ministres semblent faire physiquement bloc avec lui alors que la tempête Benalla souffle partout en France, dans les médias et les chaumières. (...)
À ce moment-là, Emmanuel Macron ne s’est pas encore exprimé publiquement sur l’affaire qui réunit tous les ingrédients du scandale : l’un de ses plus proches collaborateurs à la présidence de la République, déguisé en policier, a frappé des manifestants en plein Paris et l’affaire, tout de suite connue à l’Élysée et au ministère de l’intérieur, ne provoquera qu’une sanction symbolique pour l’intéressé. Benalla sera en revanche licencié une fois l’affaire révélée au grand public par la presse.
On a beaucoup retenu de ce discours du 24 juillet 2018 – c’était fait pour – la phrase de Macron : « S’ils veulent un responsable, qu’ils viennent le chercher », le chef de l’État s’autodésignant comme le seul responsable de l’affaire, face à un « ils » fantasmatique. Un tel coup de menton venant d’un homme qui, par sa fonction, est un intouchable n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de Nicolas Sarkozy en 2007 quand il jouait les bagarreurs avec des pêcheurs du Guilvinec, alors qu’il se savait entouré d’une armée de gardes du corps. (...)
Mais là n’est pas le sujet. Le 24 juillet 2018, à la Maison de l’Amérique latine, Emmanuel Macron, qui se voulait Jupiter, s’est montré Janus. Lui le candidat libéral soucieux des équilibres d’une démocratie digne de ce nom a montré un tout autre visage une fois président. Parlant comme s’il était le gardien d’une citadelle assiégée – pour lui, l’affaire Benalla avait pour objectif de « salir le président de la République, de bousculer son pouvoir et, avec celui-ci, nos institutions » –, le chef de l’État s’en est pris sans ménagement à tout ce qui constitue normalement des contre-pouvoirs indispensables à la conversation démocratique.
« Ce qui m’inquiète, a dit Macron, c’est le spectacle auquel nous assistons depuis quelques jours. Ce que je regarde depuis quatre jours est un spectacle où la tentation, presque pour tous les pouvoirs, est de sortir de son lit. »
Sa première cible : la presse. « Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité », a asséné le chef de l’État, allant même jusqu’à suggérer que des images qui auraient permis de contextualiser les violences commises par Alexandre Benalla ont été cachées. « Je vois un pouvoir médiatique qui a décidé de devenir un pouvoir judiciaire », a-t-il poursuivi, faisant mine d’oublier que, dans cette affaire, c’est la presse (Le Monde, puis Mediapart) qui a révélé les vérités factuelles que l’Élysée s’était au contraire acharné à dissimuler.
Deuxième cible : la justice. « Je vois le pouvoir judiciaire qui va continuer à faire son travail et c’est essentiel […], mais dont je constate que nous avons un problème quant au fonctionnement quotidien. Pas une audition, pas une recherche qui ne sorte dans la seconde même dans la presse. Comment conjuguer la présomption d’innocence avec un tel fonctionnement », a dénoncé Emmanuel Macron, accusant à demi-mot – mais sans le moindre élément concret – des policiers et/ou des magistrats d’orchestrer des fuites dans la presse dans le seul but de porter atteinte à la présomption d’innocence de son protégé, qu’il parvient à faire applaudir par son auditoire.
Troisième cible : le Parlement. « Et je vois certains qui voudraient faire sortir le pouvoir législatif de son lit, considérant qu’il appartient au Parlement de se substituer à la justice et de devenir un tribunal populaire, d’oublier la séparation des pouvoirs », a-t-il martelé. Rarement un président de la République aura, dans son expression publique, autant maltraité que ce 24 juillet 2018 le concept de séparation des pouvoirs, donnant l’étrange sentiment que celle-ci était la liberté laissée à chaque pouvoir de faire ce que bon lui semble à l’abri du regard des autres.
Il se trouve que c’est précisément l’inverse et cela a été suffisamment répété dans ces colonnes : depuis le XVIIIe siècle, on sait que pour éviter les abus du pouvoir, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir. C’est même inscrit dans les gènes de notre Constitution (...)
Et dans l’affaire Benalla, heureusement qu’il y eut une commission sénatoriale qui a permis, au terme de plusieurs mois d’enquête, de mettre au jour les lourds dysfonctionnements de l’Élysée dans plusieurs volets du dossier (...)
Quatrième et dernière cible : l’opposition. « Et nous assistons à la coalition baroque […] de ceux qui prétendent provenir du gaullisme, et qui en ont oublié tous les principes et la dignité, et des extrêmes qui, eux, sont cohérents dans leur recherche : ils n’aiment pas l’État et ils veulent basculer la République », a attaqué le président, terminant son discours sur un ton professoral et demandant en somme à son pays de se tenir sage : « Dans ce contexte, chacun doit garder son calme. » (...)
un président n’a plus grand-chose de libéral (au sens politique du terme) quand, en difficulté, il en vient à attaquer la presse, le Parlement, la justice et les oppositions, demandant finalement à tout ce beau monde de se tenir à carreau. (...)
Encore ministre de l’économie sous la présidence Hollande, il avait notamment affirmé, dans un long entretien accordé au journal Le 1, ceci : « Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le roi n’est plus ! Or, si l’on veut stabiliser la vie politique et la sortir de la situation névrotique actuelle, il faut, tout en gardant l’équilibre délibératif, accepter un peu plus de verticalité. » (...)
En réalité, après la rupture dans le quinquennat qu’a représentée l’affaire Benalla, cette approche monarcho-populiste des événements ne fut pas sans conséquence dans la gestion de la chose publique par le président Macron ces dernières années. Trois exemples, parmi d’autres, peuvent en témoigner.
Le premier concerne les violences policières qui ont déferlé sur les manifestations de contestations sociales ou politiques, notamment à la faveur du mouvement des « gilets jaunes », causant des mutilations inédites en France (...)
Dans un tout autre domaine, la pandémie de Covid-19, Emmanuel Macron a cadenassé sa gestion de la crise, qui a connu des fiascos (les masques) et des succès (la vaccination), au sein d’un Conseil de défense où, par définition, tout est secret et rien n’est transparent, enfilant le double uniforme du chef de guerre face au virus et du roi thaumaturge.
Troisième exemple : la mise en examen pour « prise illégale d’intérêts », en juillet dernier, de son ministre de la justice en exercice, Éric Dupond-Moretti – une première dans l’histoire judiciaire française. À la veille de cette mise en examen, le président de la République a pris la parole en conseil des ministres pour afficher un soutien très ferme à son ministre (...)