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Marie-Claude Saliceti
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Making-of AFP
Au revoir Tunis
Article mis en ligne le 27 mai 2018
dernière modification le 24 mai 2018

Longtemps, il fut omniprésent, ses cheveux soigneusement teints d’un noir de jais à la Une de toute la presse. Dans les pseudo-reportages de la télévision publique, la foule scandait son nom, debout sur les trottoirs fraîchement repeints pour que son auguste personne ne s’offusque pas de la négligence dans laquelle vivait la majorité de la population. Et si nous osions parler de politique dans un café du centre-ville, nous chuchotions pour ne pas attirer l’attention des indics.

Aujourd’hui, cela fait pourtant sept ans qu’il a été renversé, contraint à la fuite vers l’Arabie saoudite.

Sept ans ! Sept ans déjà ? Comment est-ce possible ?

En ce 14 janvier 2018, je me promène parmi les centaines de Tunisiens venus arpenter l’avenue Bourguiba, comme chaque année depuis la chute du dictateur Zine El Abidine Ben Ali, pour commémorer la révolution qui l’a balayé après 23 ans d’un règne par la terreur.

Comme chaque année, l’ambiance est à la fois aux revendications et à la fête.

Comme chaque année, ces commémorations me font faire un bond dans le passé. Et bien que ces derniers temps aient été un mélange de moments de grâce et d’atrocités, je ne peux m’empêcher d’être pleine de gratitude pour cette révolte qui a transfiguré la Tunisie et m’a permis de revenir dans mon pays pour y exercer mon métier sans crainte, en toute liberté.

Pendant que des milliers de mes compatriotes se soulevaient contre la dictature, j’étais en mission au Soudan, pour aider notre bureau dans la couverture du référendum sur la partition du pays. Basée au Caire, c’est ma deuxième mission à Khartoum, où l’actualité est passionnante mais je ronge mon frein. Je passe mes nuits et une partie de mes journées à suivre les informations en provenance de Tunisie, entre les urgents AFP, la BBC et Al Jazira.

Le 14 janvier 2011, je fais un reportage sur de jeunes poètes soudanais quand je reçois l’incroyable coup de fil : « Ben Ali est parti ! Ben Ali a quitté la Tunisie ! ». Je n’en crois pas mes oreilles. J’exulte mais aussitôt, l’angoisse s’installe. Que va-t-il se passer maintenant ? (...)

Le schéma se répètera désormais souvent : des moments d’espoir immense brisés par des catastrophes. Des instants de joie en Tunisie gâchés par la nouvelle qu’un ami défenseur des droits de l’Homme en Egypte est interdit de voyager, que deux journalistes tunisiens ont été assassinés en Libye. Des élections libres et transparentes pour la première fois de l’Histoire de la Tunisie, un foisonnement culturel sans précédent mais aussi une série d’attentats sanglants, les corps de touristes assassinés gisant sur la plage d’un hôtel, la tête d’un très jeune berger égorgé parce qu’accusé de "collaborer" avec les forces de l’ordre ramenée à sa mère dans un sac plastique. Des jeunes qui forcent l’admiration en tenant tête à la brutalité policière, en luttant pour la justice sociale et en combattant l’homophobie à visage découvert, mais aussi des jeunes désespérés qui ne croient plus à leur pays, morts noyés après avoir pris la mer en rêvant de l’eldorado européen. De véritables montagnes russes émotionnelles.

En ce 14 janvier 2018, attablée le temps d’une pause dans un café de l’avenue Bourguiba, je ne sais pas encore que dans quelques semaines je vais quitter la Tunisie après avoir été nommée à Washington. Je me remémore tout ce par quoi nous sommes passés et ma reconnaissance reste intacte. Oui, le pays reste instable. Oui, les maux qui ont provoqué la révolution sont toujours là. Mais même si peu de choses m’agacent autant que le fait qu’on me dise de « m’estimer heureuse » parce que la situation est pire en Egypte et en Libye, aujourd’hui je remonte au bureau le cœur en paix et plein d’espoir, parce que nous avons de la chance. Malgré tout.